Rencontre avec Harry Wootliff, réalisatrice de ONLY YOU

Rencontre avec Harry Wootliff, réalisatrice de ONLY YOU

Lors du 30e Dinard Film Festival, nous avons eu l’occasion et le plaisir de rencontrer la cinéaste Harry Wootliff pour son premier long-métrage ONLY YOU, en compétition. Davantage qu’une interview, ce fut une agréable conversation d’une vingtaine de minutes. Nous remercions le Dinard Film Festival et Pierre Laporte Communication pour cette opportunité, et Harry Wootliff pour son temps.

ONLY YOU peut paraître comme une romance traditionnelle, mais ce n’est pas le cas. Il y a beaucoup de nuances et de complexités entre les deux protagonistes.

H.W. : Il y beaucoup de choses nouvelles. Déjà le fait qu’il s’agit d’une romance imparfaite, une romance où les deux personnages se querellent.

Une romance où il y a un manque permanent.

H.W. : Absolument. C’est une romance où il/elle doivent se résoudre à ce manque, à cette difficulté d’avoir un enfant. Et si ce n’est pas cette difficulté, c’est une autre. Mais il/elle font face à ces difficultés ensemble.

Comme si la romance idéale n’existe pas.

H.W. : Oui ! C’est ce que je pense. Parfois, je pense que les gens se font une idée de ce qu’ils voient, mais ils ne regardent pas. Dans le film, ce n’est pas la fille qui veut d’un enfant, et c’est elle qui a du mal à s’engager totalement dans la relation. Usuellement, c’est l’inverse. Merci d’être aussi observant, de se concentrer sur les détails du film.

Il s’agit de votre premier long-métrage, après avoir réalisé deux court-métrages. Pourquoi avoir choisi de raconter une romance ?

H.W. : Je voulais raconter une romance qui ait l’air réelle, qui nous fait réfléchir et ressentir nos propres relations sentimentales. Je voulais que l’on se connecte aux personnages, que nous n’avons pas besoin d’être parfait-e-s pour être dans un beau couple. Et quand je suis dans une relation et qu’il y a une querelle, c’est comme si je me décourage, comme si je ne suis pas bien, qu’il/elle n’est pas bien, que nous ne sommes pas biens ensemble. Je suis toujours curieuse de ce que les gens font de cela à leur domicile.

D’où vient l’idée du film, où le couple a des difficultés à cause du manque d’un enfant ?

H.W. : Au moment de l’écriture, j’étais dans la situation des personnages. J’essayais d’avoir un enfant, mais je n’y arrivais pas. Au départ, je ne voulais pas du tout écrire là-dessus, car j’étais en plein dans mon anxiété à cause de la situation, et que je suis une personne très privée. Je pense aussi que parler de soi est quelque chose de presque tabou. Mais j’ai fini par penser que l’idée serait un bon moyen de raconter une histoire d’amour. J’ai aussi senti que ce genre de situation est très incomprise de manière générale, par les gens qui ne le vivent pas, qui pensent que ce n’est pas un gros problème. L’envie d’un enfant est un désir très profond, cela fait partie de notre manière d’être humain-e-s. C’est donc un processus endeuillé, en quelque sorte.

Quelles sont vos références favorites en terme de films sur l’amour ?

H.W. : J’ai beaucoup aimé UNE FEMME SOUS INFLUENCE de Cassavetes, même si ce n’est pas un film d’amour. J’aime beaucoup l’intensité de la romance dans ce film, c’est ce que je voulais capter pour mon film. Je pense également que montrer une femme avec autant de facettes a quelque chose de controversé. Elle est belle, mais elle est émotive, elle est pleine de bonté, mais elle est irrationnelle. Elle est un tout. On a tendance à davantage accepter cela chez les personnages masculins, mais à juger les personnages féminins qui le sont. Je voulais un film assez féministe.

Le sexe a une grande importance dans l’évolution de la romance. Il est d’abord beau & doux, il est ensuite étrange, et devient triste & désespéré. Le sexe est-il une métaphore de l’évolution de la romance ?

H.W. : Je voulais un « film sexy », parce que l’expérience de ne pas pouvoir concevoir d’enfant semble t’amoindrir en tant que femme et qu’homme, dans l’idée que tu n’es pas fertile et puissant, et donc que tu n’es pas sexy. Mais je voulais un film qui montre que tout cela n’est pas vrai. Alors, il était important que leur relation sexuelle soit également passionnée et sexy. Tout en défiant leurs problèmes, et d’en avoir l’impact de cette situation sur leur relation. Je voulais que le sexe soit à la fois sexy et dramatique pour eux. Surtout que le sexe n’est jamais dans une humeur neutre, il y a toujours une certaine humeur qui l’influence.

Il y a un côté pédagogique dans la voix-off de Laia Costa, qui parle sans tabou et assez médicalement du corps féminin, et de ses difficultés à être mère.

H.W. : Structurellement, le film était un défi, car il y a beaucoup d’ellipses temporelles. Mais il fallait aussi parler de cette période d’attente pendant l’IVF. C’est une période où il faut être pro-actif, mais aussi une période où la personne n’a plus le contrôle. La voix-off était une manière, pour moi, de parler de l’attente. Il fallait surtout que les gens comprennent cette attente et le processus, sans être explicatif et pédagogique, mais en restant dans l’émotion du couple. Il fallait garder l’aspect visuel sexy et l’émotion de la romance.

Alors qu’il y a constamment des évolutions pour les personnages, la romance semble toujours incomplète. Comme si les personnages ont toujours besoin d’accomplir quelque chose en plus, d’atteindre un nouvel objectif pour être pleinement satisfaits.

H.W. : C’était important, pour moi, que les choses évoluent, que les situations individuelles progressent. Il fallait que leur bagage personnel, qu’il/elle apportent à leur relation, soit aussi en évolution à côté de l’évolution du couple. Je voulais donner le sentiment que chaque situation différente soit le début d’un nouveau chapitre dans la romance.

Comment avez-vous dirigé l’actrice et l’acteur principaux ?

H.W. : J’ai choisi Laia Costa après l’avoir vue dans VICTORIA (Sebastian Schipper, 2015). Après les avoir choisi, je n’ai jamais vu Laia Costa et Josh O’Connor ensemble. Au début, nous avons beaucoup échangé via Skype, car Laia était à Miami et Josh à Londres pour une audition. Ensuite, j’ai fais des répétitions avec mon téléphone, juste vocalement, mais séparément. Ce qui était compliqué, mais intéressant et finalement très productif. Nous avons beaucoup parlé en détail du scénario et des personnages, pendant quelques heures chaque semaine. Peu de temps avant le début du tournage, nous étions censé avoir une semaine de répétition. Mais à cause d’un ouragan, Laia est arrivée très en retard, et nous avons manqué une journée de répétition. Je leur ai dit en rigolant « j’aimerai beaucoup vous voir au moins une fois ensemble dans une même pièce ». Mais quand il/elle ont commencé à faire les premières scènes ensemble, je les ai trouvé parfait-e-s. Les gens parlent beaucoup de leur alchimie. Je pense qu’il/elle étaient vraiment habité-e-s par les personnages sans avoir besoin de beaucoup les diriger pour que l’alchimie fonctionne. Nous n’avions pas beaucoup de temps pour tourner, avec un petit budget, mais à chaque fois j’étais impressionnée et émerveillée devant mon moniteur. Il y avait même une synergie assez magique entre Laia, Josh, Shabier Kirchner (directeur photo) et moi, où on sentait que nous voulions raconter la même histoire mais avec des perspectives différentes. La mise en scène est, selon moi, une relation de confiance.

Le film possède beaucoup de couleurs chaudes, l’objectif était-il d’obtenir une photographie chaleureuse ?

H.W. : Tout à fait. La plupart des idées de couleurs vient de Shabier Kirchner, qui vit à New York. Je voulais quelque chose de très éclectique dans la scénographie, alors le directeur artistique, Shabier et moi en sommes venus à ces idées esthétiques. Nous avons beaucoup discuté de l’intensité des couleurs qui pourraient fonctionner, et c’est devenu très dynamique comme travail. Mon directeur artistique a notamment fourni énormément d’éléments et de détails dans le décor, pour créer tout un univers et une atmosphère autour du couple. Et évidemment cela s’est complété avec la création des costumes. Il y avait un vrai choix d’avoir une esthétique chaleureuse et passionnée, parce que c’est une histoire assez sombre, et je ne voulais pas que le film soit morne dans les images. Je voulais que l’on ressente de l’intensité, de l’espoir, et la chaleur de l’appartement domestique.

Je ne vois pas le film comme un drame pur, car il contient également un peu d’humour. Était-ce un moyen de rendre le film plus réel ?

H.W. : Oui, peut-être. C’est marrant parce que je pense avoir un bon sens de l’humour. Je vois toujours un peu d’humour quand la vie devient noire et triste. Je pense aussi que, lorsqu’on rencontre quelqu’un et que l’on se plaît, on se trouve naturellement drôles. Il/elle ont aussi un humour assez similaire, à mon avis. L’humour vient aussi du fait que le film repose sur notre empathie pour eux, sur notre amour pour ces personnages.

Dernière question : quel conseil donneriez-vous à des jeunes qui souhaitent se lancer dans le cinéma, mais qui hésitent ?

H.W. : Je pense que c’est comme aller sur la Lune, c’est très compliqué d’y arriver. Je ne sais pas en France, mais c’est compliqué au Royaume-Uni d’obtenir de l’argent pour faire un film. Mais dès que l’on a une idée, il faut l’écrire, la garder pour soi, entretenir l’espoir qu’elle se réalisera, trouver de bonnes personnes qui sont créatives et à qui on peut avoir confiance, rester soi-même. Tout en sachant que dès qu’on y arrive, on n’y reste pas éternellement. On n’y est qu’un temps, et après un film on ne sait pas si on y retournera. C’est le même processus, les mêmes difficultés, avec la pression du précédent film. Mais il y a plein de moyens de faire des films sans beaucoup d’argent maintenant, comme avec les téléphones. Le désir de faire des films est comme un appel inconscient. Il faut toujours aller de l’avant, ne pas hésiter un instant, et y croire à fond.

Propos recueillis par Teddy DEVISME, à Dinard, le 28 Septembre 2019.

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