[Dossier] Non, les Oscars ne sont pas racistes

[Dossier] Non, les Oscars ne sont pas racistes

Cette année encore, il y a un souci avec les Oscars. Les acteurs et actrices nommés sont tous blancs. Pareil pour les réalisateurs. Stallone est en lice pour la statuette grâce à son rôle dans CREED, mais pas Ryan Coogler, ni Michael B. Jordan, pourtant moteurs créatifs du film. Rien pour Spike Lee non plus. Rien pour STRAIGHT OUTTA COMPTON. La traditionnelle photo des nommés ne laisse aucune place au doute: à l’exception de THE WEEKND (que vous pouvez vous amuser à essayer de trouver en moins de trente secondes), tout ce petit monde est désespérément blanc. Il n’en fallait pas plus pour que les médias et les réseaux sociaux ne se lâchent sur la cérémonie, boycottée par Will Smith, sa femme, et le réalisateur de CHI-RAQ, Spike Lee. Et pourtant, malgré #OscarsSoWhite, malgré le débat, malgré l’émotion, cette soirée du 28 février n’est pas le problème. Petite mise au point.

(Top 30 secondes)

J’ai bien conscience de marcher sur des oeufs en abordant cette épineuse question. Le propos de cet article n’est pas de nier le problème de la représentation des acteurs et actrices noires, au même titre que les réalisateurs et réalisatrices noires à Hollywood, mais justement de déplacer le curseur. Hollywood a un souci. Les Oscars, pas vraiment. Ils ne sont en tout cas pas les coupables, mais simplement les participants à une vaste blague qui dure depuis longtemps, très longtemps.

“Les Oscars ne sont évidemment pas racistes, comme nous l’explique Johan Chiaramonte, rédacteur en chef du magazine Rockyrama. C’est un raccourci type warp zone Mario Bros d’affirmer ça. Le mal est bien plus profond et ancré dans l’histoire même des USA. Je ne vais pas refaire l’histoire mais il me semble que le problème est bien antérieur à l’arrivée du cinema sur le sol américain”. Vrai. Les Etats-Unis sont à la peine sur les questions de racisme, ce que les informations, presque quotidiennement, viennent en permanence nous rappeler (voir les évènements de Ferguson depuis l’été 2014). Le cinéma est le reflet de ce problème majeur d’intégration et d’acceptation.

Oscars2016_mario

Le cinéma, une industrie où les grandes affaires se négocient, la plupart du temps, en coulisses. Thomas Rozec est journaliste sur France Info et animateur du podcast NoCiné: “Je ne suis pas persuadé que les Oscars soient à proprement parler racistes, le problème est évidemment bien plus complexe et tient surtout dans la production du cinéma américain, qui persiste à n’ouvrir qu’un accès limité aux comédiens et réalisateurs noirs, souvent, pour ce qui concerne ces premiers, dans des rôles qui frisent la caricature (le gangster, l’esclave…). Il faut ajouter à cela le problème principal des Oscars: la manière dont se jouent, en coulisses, les nominations.

On sait bien que pour espérer en récolter une, il ne suffit pas d’avoir fait un bon film, une belle performance (la preuve avec la jurisprudence DiCaprio) ou d’avoir eu un succès critique et/ou populaire, mais qu’il faut se prêter à un véritable lobbying, jeu auquel certains, comme les Weinstein, excellent au détriment d’autres. La partie est donc faussée dès l’origine, et c’est la raison profonde de bon nombre de dysfonctionnements. Ceci étant dit, ça ne résout pas totalement la question de la faible représentation des acteurs et réalisateurs noirs et hispaniques, tout comme la faible représentation des femmes réalisatrices ou des comédiens ouvertement homosexuels (situation dénoncée par Ian McKellen récemment), dont la raison est plus à chercher, comme je le disais au début, du côté des studios et de la fabrication de plus en plus formatée des films”. Vrai, encore une fois. La logique est implacable: peu de rôles accordés aux noir(e)s, donc statistiquement, peu de nominations. Sauf que cette année, peut-être davantage que les autres, cela ne tient pas, tout du moins en apparence.

Et les films alors ?

Oscars2016_Straightouttacompton

STRAIGHT OUTTA COMPTON est réalisé par F. Gary Gray, et naturellement, les cinq rôles principaux de ce biopic de N.W.A sont tenus par des acteurs noirs. Le film fut un succès commercial, et obtient même une moyenne de 88% sur Rotten Tomatoes. Il serait donc facile de citer ce long métrage en exemple, de déplorer son absence des nominations, et plus largement, d’en faire le porte étendard d’une cause bien plus grande.

Sauf que… STRAIGHT OUTTA COMPTON est une merde sans nom, aussi mal interprétée que mal réalisée. Et si vous n’êtes pas d’accord (c’est votre droit le plus strict), il est cependant facile d’imaginer que l’Académie n’ait que peu goûté à cette hagiographie propre sur elle, totalement irespectueuse de la réalité (et dieu sait que les Oscars n’aiment rien tant que récompenser les histoires vraies), commandée par Dre et Cube, ce dernier allant jusqu’à placer son fils dans son rôle. La démarche est purement mercantile (ce que vient nous rappeler le pathétique générique de fin), peu intéressante d’un point de vue artistique (F. Gary Gray n’avait rien réalisé de vaguement potable depuis Braquage à l’Italienne en 2003), et n’a donc tout simplement pas sa place aux Oscars. Vous avez le droit de voir du racisme dans cette absence de nomination, mais ce serait mettre un peu facilement de côté l’inébranlable logique dont ne se démarque jamais Oscar, ce vieux monsieur plus vraiment brillant de 88 ans.

Oscars2016_Creed

Autre exemple: CREED. Un film porté depuis le départ par le réalisateur de Fruitvale Station, Ryan Coogler, un mec au talent fou, aussi noir de peau que son acteur principal, Michael B. Jordan, qui joue ici le rôle titre, celui du fils d’Apollo Creed. Et pourtant, seul Stallone est nommé, dans la catégorie du Meilleur Second Rôle. Il le mérite, quiconque a pu voir sa performance toute en finesse et en émotion dans ce spin off de la saga ROCKY ne peut décemment prétendre le contraire. Michael B. Jordan aurait mérité une nomination, oui, mais moins que Fassbender et DiCaprio et pas nécessairement plus que Damon. Tessa Thompson, autre second rôle de CREED, ne brille que par sa médiocrité, et peine à exister en dehors du “rôle de la copine”. Il s’agit d’ailleurs de l’un des défauts majeurs du film, au demeurant extrêmement réussi, en partie grâce à la réalisation musclée de Coogler.

Oscars2016_MadMax

Pourquoi, dès lors, ne fait-il pas partie des réalisateurs nommés ? Là encore, il est possible de parler de racisme, personne ne vous l’interdit. Mais l’autre réponse serait: parce que MAD MAX: FURY ROAD et THE REVENANT. Des films somptueux, prodiges, ambitieux, dingues, malades. Plus que de bons films, des grands films. Ce que n’est pas CREED. Plus important encore: THE REVENANT et MAD MAX sont des réalisations immédiatement impressionnantes, qui laissent une empreinte indélébile dès leur premier passage, là où la virtuosité de Coogler opère davantage dans la discrétion. THE BIG SHORT, bien que moins instantanément spectaculaire également, reste une prouesse visuelle. Concernant SPOTLIGHT, on en revient à l’une des marottes de l’Académie: une histoire vraie, touchante, pleine de bon sentiments, efficace et sincère.

Je n’ai pas vu ROOM, désolé.

Incompréhensible

Oscars2016_IdrisElba

Thomas Rozec: “A mon sens, le grand absent, c’est Idris Elba, pour BEAST OF NO NATION (rappel). C’est une performance incroyable, dans un film d’une puissance rare. C’est incompréhensible pour moi qu’au prétexte qu’il s’agisse d’une production Netflix, le film soit écarté: c’est du cinéma, point barre, son mode de diffusion ne devrait pas entrer en ligne de compte. C’est une manière assez remarquable de passer complètement à côté de son époque”. Certes, mais rien de surprenant à ce qu’une industrie vieille de plusieurs décennies se braque face à un film qui enfreint toutes les règles de la distribution soigneusement édictées par cette même Académie.

Point de racisme ici, encore une fois, mais une volonté de recadrage, et une déclaration: “nous, les anciens, ne nous laisserons pas dicter notre conduite par les nouveaux acteurs du marché, ces punks qui ne respectent rien”. Selon Clémentine Gallot, journaliste au quotidien Libération: “Les Oscars sont une institution grotesque et ridicule, le problème est de savoir si l’Academie, qui vote, est assez « diverse ». le fait qu’elle soit très ou trop homogène se répercute fatalement sur les votes et c’est un indicateur problématique pour l’industrie”. Tournons donc le dos à la cérémonie pour obtenir une vision plus large.

6028 votants, à 94% blancs. Plus de 75% d’hommes, d’une moyenne d’âge de 63 ans. Des votants blancs qui voteront donc en priorité pour des blancs ? Peut-être. Mais peut-être aussi un peu facile. “Il faut rappeler que l’Académie est dirigée depuis 2013 par Cheryl Boone Isaacs, une femme noire, comme le rappelle Thomas Rozec. On voit que ça n’a pas changé grand chose. Le problème tient plus aux films, à l’uniformisation dans laquelle barbote Hollywood depuis un bon moment déjà”. Et annoncer des mesures (comme doubler le nombre de votants issus de la diversité d’ici 2020) ne devrait pas changer grand-chose, tout du moins dans un premier temps.

Le mal est plus profond. Johan Chiaramonte: “On est en 2016, c’est ahurissant d’entendre que l’Académie va prendre des mesures pour s’ouvrir aux minorités et aux femmes. On ne « s’ouvre » pas avec des « mesures », c’est un changement de mentalité, une éducation, un travail qui part de l’école. Encore une fois on est bien au-delà du cadre de l’industrie cinématographique”.

Oscars2016_MissDaisy

Tout ça c’est du folklore

Mais dès lors, que reste-t-il, face à une industrie puissante et paresseuse, à ceux désireux de faire bouger les choses ? Certains répondent par le boycott. Mais comme nous l’explique le fondateur de Rockyrama, “le boycott est un levier, un moyen de pression. Spike Lee ne pèse pas grand chose, c’est symbolique. En revanche Will Smith, ça fait un peu plus grincer les dents du fait de sa notoriété. Il faudra d’autres personnalités pour que ce soit efficace (Stallone a demandé à Coogler si ce dernier souhaitait qu’il boycotte la cérémonie, ce à quoi le réalisateur a répondu qu’il devait y aller pour défendre le film, ndlr), et surtout, que l’action dépasse la communauté afro-américaine. Parce que là, ça reste une anecdote il me semble”, même si pour Clémentine gallot, “manifestement, cela a au moins contribué à lancer l’alerte”.

Oscars2016_SpikeLee

D’ici le 28 février, la liste des nommés ne devrait pas être modifiée. La cérémonie aura lieu. Léo aura enfin sa statuette. Thomas Rozec: “Ce que tout le monde attend avec impatience, c’est la manière dont Chris Rock, le host de la soirée, va aborder la chose, parce qu’il ne peut pas passer le sujet sous silence. Ca risque d’être savoureux”. On regardera ? On regardera. Même si, selon Johan Chiaramonte, “c’est juste l’occasion d’un rituel avec les mêmes potes depuis quinze ans, une nuit à discuter cinéma et manger des trucs pas recommandés. Et à partir du moment où Kubrick ne l’a jamais eu, on va pas se formaliser hein… Tout ça c’est du folklore. Rien d’autre”.

Rien d’autre.

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