Conversation avec Marta Bergman, réalisatrice de Seule À Mon Mariage

Conversation avec Marta Bergman, réalisatrice de Seule À Mon Mariage

Nous avons eu l’occasion de converser avec la cinéaste Marta Bergman, à l’occasion de la sortie française de son premier long-métrage de fiction SEULE À MON MARIAGE. Beaucoup de choses ont été dites, un grand tour du film a été effectué. En voici le résultat.

Teddy Devisme : D’où est venue l’idée de ce film ?

Marta Bergman : L’idée du film est venue de plusieurs facteurs. J’ai fait plusieurs documentaires en Roumanie, dont deux dans un village où la communauté Roms est importante. Notamment les musiciens du groupe Taraf de Haïdouks. J’ai aussi fait un autre film qui s’appelle « Un jour mon prince viendra » qui traite du fantasme de trois jeunes femmes roumaines, en quête d’un mari occidental. J’ai donc rencontré de nombreuses personnes grâce à ces documentaires, notamment des jeunes femmes qui ont l’énergie de Pamela. Donc une réalité sociale en Roumanie, des gens qui partent pour travailler à l’étranger, et ceci dans tous les milieux sociaux : aussi bien des médecins, que des entrepreneurs ou des personnes qui travaillent dans le bâtiment. De tous ces éléments, est né le personnage de Pamela.

Une fiction nourrie par les rencontres personnelles du passé, par votre expérience cinématographique passée.

Oui, c’est bien ça le terreau du film. C’est à la fois mes films précédents, mes rencontres, et une réalité sociale contemporaine. Pamela est née grâce à tout cela.

D’où vient le titre « Seule à mon mariage » ?

J’aimais beaucoup ce titre. Car pour moi, si Pamela avait contracté ce mariage, si elle était restée avec Bruno, elle serait restée très seule. Et lui aussi, par ailleurs.

Vous commencez le film en Roumanie, et pas en Belgique. Le Belgique, la destination de Pamela, n’est pas le noyau de la fiction. Est-ce une manière, pour vous, de préserver la connexion de Pamela avec la vie qu’elle avait en Roumanie ? Notamment avec quelques scènes où le récit retourne en Roumanie, sans Pamela.

C’est une trajectoire chronologique, c’est pour cela que le film commence dans le village en Roumanie. C’est l’histoire d’une émancipation, d’où le besoin de chronologie. Les retours, on peut les voir de plusieurs manières. La narration est aussi éclatée, parce qu’elle comporte plusieurs points de vue : notamment celui de la grand-mère et celui de l’enfant. Mais il y a aussi une interrogation et un dilemme par rapport à ses origines. Elle est à la fois très proche et très fusionnelle avec sa grand-mère, son enfant, sa maison où elles sont toutes les trois. Les retours incarnent aussi cette dualité, ce déchirement qu’elle traverse en permanence.

Il y a également la question de l’absence, avec ces points de vue en Roumanie. En Belgique, Pamela ne change pas sa manière d’être, ni son mode de vie.

La question de l’absence est aussi très présente. Puisqu’il y a une personne constamment absente dans le film : c’est la mère. Ce n’est pas souligné dans le film, mais pour moi la mère de Pamela a effectué la même trajectoire, mais n’est jamais revenue. C’est selon moi en arrière-plan. C’est une lignée de femmes qui ont surement répétées ce mode d’être marginales, d’avoir fait des enfants avec des mecs de passage, et puis partir et abandonner. Et d’une certaine manière, Pamela change ce destin et cette trajectoire. Car elle apprend à devenir mère.

Il y a une dualité aussi entre féminité et maternité.

Tout le temps, c’est le centre du film. En cela, je pense que le film a une portée universelle. Je pense que beaucoup de femmes sont dans cette situation, dans cette complexité. Plus que le déchirement, c’est vouloir être tout à la fois. Et parfois, ces différents éléments (féminité et maternité) entrent en collision. C’est-à-dire mettre en opposition « être mère », « être femme », travailler, trouver un sens à sa vie, etc. Il y a tout cela à la fois, et elle voudrait tout cela en même temps et en permanence. Pamela est un personnage complexe.

Comment décrieriez-vous la romance entre Pamela et Bruno, dans cette dualité féminité/maternité ?

Ce sont deux solitudes qui se rencontrent. Ils évoluent l’un-e au contact de l’autre. Pour moi, Bruno évolue également dans le film. C’est l’histoire d’une certaine forme d’amour, qui aboutit à une émancipation réciproque. Je le vois comme cela, mais c’est très théorique comme approche. Je voulais aussi que ce soit un film très émotionnel. C’est un film romanesque, leur histoire est aussi une autre forme d’amour : une histoire que certainement beaucoup de femmes connaissent, avec des hommes qui sont chouettes mais dont elles ne sont pas fondamentalement amoureuses. En cela, ça rejoint la trajectoire amoureuse de Pamela dont on parlait. C’est une forme d’amour qui n’est pas un idéal pour Pamela.

Il y a aussi quelques moments cocasses, qui apportent une sensation particulière à cette romance. Comme par exemple l’apprentissage du français, apprendre à manger des sushis, ou même l’utilisation de la musique lors du slow.

Je voulais que Pamela soit un personnage drôle, qu’elle veuille bien faire mais qu’elle soit souvent un peu à côté. Elle ne réussit pas, alors j’avais plutôt envie qu’elle me fasse rire. Pour le slow sur la musique metal, c’est un apport du comédien Tom Vermeir. On cherchait une musique qu’aurait aimé Bruno, et c’est la proposition de Tom. C’est la musique d’un groupe réel, que Tom aimait pendant son adolescence. Et je trouvais cela incroyable, que ça fonctionnait très bien. Voilà comment est venue l’idée du slow sur cette musique. Ça apporte une dimension inquiétante au personnage de Bruno, ça le rend plus énigmatique.

Il s’agit d’un premier rôle dans un long-métrage pour Alina Serban. Comment l’avez-vous choisi ? Est-ce que son énergie, sa sensibilité et son instinctivité était déjà pensées lors de l’écriture ?

On a fait un casting et lors de notre rencontre, je n’ai pas hésité. C’était aussi le cas pour les autres comédiens et comédiennes. Qu’ils soient professionnels ou pas, je n’ai pas hésité. Et tout était absolument pensé à l’écriture. Lorsque je les ai rencontrés, le cadre était déjà donné par le scénario. Mais je voulais aussi que chacun apporte sa manière de parler, sa manière de bouger, pour qu’on cherche ensemble des choses. Et aussi leur énergie personnelle, avoir une partie d’eux-mêmes. Chacun-e a été très généreux-se d’eux-mêmes.

Le film se déroule beaucoup dans des espaces clos. Que cherchiez-vous dans des espaces fermés, même s’il y a quelques scènes en extérieurs, mais qui sont minoritaires ?

Je voulais un film qui ne soit pas explicatif et descriptif. J’ai cherché à ce que le monde extérieur soit ressenti, qu’il soit dans le hors-champ. On ressent le village (en Roumanie) et la ville (en Belgique) autour des personnages, mais il n’y a pas de description du village et de la ville. C’est un cinéma qui mélange une ambiguïté sur qui est où, à quel moment. Je voulais que les espaces et les temporalités se mélangent, qui est aussi un choix de montage.

Et pourtant, il y a toujours du mouvement dans le film.

C’est une héroïne qui traverse l’espace, qui change de pays. Par son voyage, elle induit le mouvement. C’est une fille qui bouge beaucoup. Je voulais que l’on soit près de son corps, près de ses gestes. Elle ne reste jamais en place.

Même si c’est loin d’être le sujet du film, il mentionne la question de l’immigration. Comment avez-vous trouvé la distance nécessaire entre l’intime et le général ? Le film explore l’intime pour parler de l’universel, sans jamais avoir un point de vue généraliste.

J’aime bien les détails. Je trouve que les choses précises évoquent des sentiments, des émotions universelles. Comme, par exemple, allaiter son enfant est quelque chose d’intime et d’universel en même temps. Plus on donne de détails précis, plus on peut être universel, et parler à tout le monde. Les relations hommes-femmes, les désirs d’explorer ailleurs, ce sont des phénomènes universels que tout le monde peut comprendre, connaître et ressentir. Je pense donc que, plus on est proche des personnages, plus on est proches des gens et plus on est universel.

Cela entraîne une préférence esthétique pour le réalisme, évitant tout misérabilisme, tout exotisme et toute fantaisie. Cela montre un apport important du documentaire pour construire la fiction, qui efface la frontière trop souvent soulignée entre les deux.

Je voulais éviter le folklore. Pamela est un personnage concret, je voulais donc un film réaliste et très concret. Je voulais qu’elle soit très précise. Même lorsqu’elle parle à sa grand-mère, que celle-ci soit présente ou pas dans l’espace. Il y a un côté très culturel, mais le rapport entre vie et mort est quelque chose de très naturel. Je voulais accentuer cette « normalité », ce quotidien là.  Pamela est une rêveuse très pragmatique, elle essaie tout ce qu’elle imagine. Elle y va et elle réfléchit après, elle est instinctive. C’est une fille qui se lance, qui va plus vite que son mental.

La caméra, et le montage, prennent beaucoup le temps d’observer. A quel point est-il important de montrer le temps qui passe ?

C’est important d’avoir des rythmes différents, ce que j’avais écris dans le scénario. Le film se passe en quelques mois, je ne pourrai pas dire exactement combien, mais j’étais consciente qu’il fallait des rythmes différents pour donner l’impression de temps dans le film. Il fallait des dilatations de temps, à des moments donnés, pour suggérer ce passage du temps. Il fallait aussi des moments plus calmes, que l’on sente sa solitude, son isolement et l’enfermement. Parce que Bruno est très gentil, mais il l’isole quand même.

Il y a trois espaces différents : le village en Roumanie, la ville en Belgique, et le bidonville en Belgique. Comment avez travaillé le contraste entre ces trois espaces de vie différents ?

Il y a déjà un contraste de climat, car en Roumanie il y a la neige qui apporte un contraste esthétique particulier. Et avec Jonathan Ricquebourg, le chef opérateur et cadreur, on s’est mis d’accord sur une évolution de la photographie, des couleurs. Avoir des couleurs franches, et une photographie qui incarne un peu les états émotionnels des personnages, comme la musique aussi. Tous ces ingrédients contribuent à suggérer ce qu’est Pamela, ce qu’elle vit et ce qu’elle traverse. Je voulais aussi un contraste physique entre Pamela et Bruno, que ce soit la couleur de la peau, la texture, la taille. C’est un film qui joue sur les contrastes, aussi dans les volumes des décors. Et finalement, Pamela traverse ce mélange, s’imprègne des choses et continue avec sa capacité de s’adapter.

Merci beaucoup à Alexia et Sarah, de l’agence de presse Anyways, pour l’organisation de cet entretien. Et merci à la cinéaste Marta Bergman pour sa disponibilité et sa gentillesse.

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