Journal de bord de l'Océan : le concours d'écriture de Fondation Antoine de Saint-Exupéry pour la Jeunesse

Journal de bord de l'Océan : le concours d'écriture de Fondation Antoine de Saint-Exupéry pour la Jeunesse

La Fondation Antoine de Saint-Exupéry pour la Jeunesse et le Labo des histoires lancent un grand concours d’écriture à destination de la jeunesse francophone (de 8 à 25 ans) du monde entier sur le thème de la protection des mers et des océans.

Ce nouveau concours est porté par deux parrains d’exception : les skippers, Thomas Coville et François Gabard, qui invitent tous les jeunes à y participer.

Les premières pages de ce « Journal de bord de l’Océan » ont déjà été écrites par Thomas Coville et François Gabard.

Les jeunes participants sont invités à prolonger ces textes et à partager leurs attentes et leurs espoirs pour notre planète et nos océans, en écrivant seul ou collectivement la suite.

Découvrez les textes écrits par Thomas Coville et François Gabart :

TEXTE DE THOMAS COVILLE POUR LE JOURNAL DE BORD DE L’OCÉAN

12 août 2015. Une journée blanche, un peu comme une journée sans début et sans fin.

Une journée où il ne s’est rien passé de marquant, ni rien vraiment qui accroche l’attention.

Une journée toute droite, pas un virement, pas de réduction ni de changement de voile.

Et pourtant…

Quelques réglages pour entendre le craquement de l’écoute sur le winch et tourner les manivelles sans conviction réelle.

J’appelle ça «les journées papier de verre». Les journées sans vraiment d’intérêt, qui usent et vous polissent, vous poncent tel un bois flotté échoué sur la berge. On ne sait pas bien d’où il vient ni son parcours mais, à la couleur du bois et à ses marques, on imagine les milliers d’heures à se faire brasser, tourner, balloter par l’eau et sa force infinie. Je me sens parfois comme un bois flotté. Mon corps et ma tête sont forgés par cette force lancinante du temps qui passe et qui vous sculpte à sa manière. Cette sensation d’accepter d’être sur l’eau comme si j’étais dedans. Être modelé par le temps et le mouvement de l’eau. Je ne peux ressentir ça à terre parce que, très vite, cette sensation va se traduire par de l’ennui ou par la décision de bouger et de changer un paramètre ou tout simplement de reprendre le contrôle et le cours des choses. Ici, je suis prisonnier d’être libre, d’accepter de ne pas tout maîtriser. J’ai mis du temps à l’intégrer parce que la performance et le temps qui passe me mettent une pression qui n’est plus un papier de verre mais une râpe qui coupe et détruit tout. La compétition nous pousse là où on ne peut pas aller seul jusqu’au moment où elle peut tout détruire. Contrôler la compétition et l’enjeu que l’on y met, plus que l’environnement, nous permet de flotter comme un bois pour le pas couler ou sombrer. Aujourd’hui, nous sommes deux à bord dans le but précis de valider des choix en vue de la compétition à venir. Cette préparation est sans enjeu mais permet juste de limiter la partie insaisissable de l’environnement du jour J. Demain, je serai seul et ce sera encore une autre histoire.

Le vent est assez stable sans l’être vraiment en force et en direction. La mer immense autour de nous est d’une couleur et d’une uniformité où rien n’accroche l’œil. Le ciel d’alizé et ses nuages reconnaissables à leur forme et leur orientation dans le vent ponctuent le décor sans surprise ni fausse note.

À terre, on me questionne sur des sujets d’analyse pour fixer les objectifs des différentes études à suivre et j’ai en théorie tout loisir d’y réfléchir mais j’ai beaucoup de mal à faire revenir mon attention à cette forme analytique tellement je me suis laissé prendre par les sensations et réactions spontanées de l’instant où je vis. Tenter d’être visionnaire ou de se projeter, imaginer, comprendre pour prévenir ou anticiper l’avenir est mon rôle dans le groupe que nous sommes. Pourtant, sur l’eau aujourd’hui, mon énergie est focalisée sur ce que je suis maintenant. La seule perception de mon avenir est la prochaine manœuvre, la météo des jours à venir, la stratégie pour en tirer le meilleur et atteindre notre objectif géographique, mais pas la suite analytique de notre projet. Je m’imprègne de ce savoir-vivre les choses sur l’eau. J’ai besoin de les avoir en moi avant de les restituer. Chaque moment est une matrice de chiffres, une forme, un mouvement associé, une intégrale, une dérivée seconde ou même une couleur, mais j’ai du mal à le livrer avec cette rapidité que l’on me demande. Alors, je me terre sur mon océan et je regarde l’eau qui défile par le hublot comme sur l’écran noir de mes nuits blanches.

TEXTE DE FRANÇOIS GABART POUR LE JOURNAL DE BORD DE L’OCÉAN

Le trimaran MACIF file à plus de 30 nœuds au large de la Nouvelle-Zélande, dans le Pacifique Sud. L’écoute de grand-voile à la main, les yeux rivés sur les instruments, je tente de tirer tout le potentiel de ma formidable machine. Cela fait 23 jours que nous faisons corps dans une course effrénée contre le temps! Depuis le départ de Ouessant, je n’ai qu’une obsession : remporter le trophée Saint-Exupéry (le record du tour du monde en solitaire) et pour l’instant, je dispose d’un petit matelas d’avance qui me permet d’aborder la deuxième moitié du parcours avec beaucoup d’espoir. Mais si Éole s’est montré généreux depuis le début de l’aventure, la partie est loin d’être terminée, et je sais qu’il va falloir redoubler de vigilance.

Grisé par les pointes de vitesse que m‘offre le bateau, je tente de rester concentré au maximum, guidé par la cellule météo dans cet espace que mes aînés ont baptisé le «Pays de l’ombre», tant il est hostile à la vie humaine. Porté par le désir de performer, je plonge à vive allure vers les latitudes les plus extrêmes des Mers Australes. Les «40èmes rugissants» et les «50èmes hurlants» sont derrière moi, et je m’apprête à flirter au-delà du 60ème parallèle, dans une zone que peu de marins ont osé explorer avant moi. Dehors, les vagues qui déferlent offrent des surfs spectaculaires et de belles glissades. Fasciné par le spectacle que livre Dame Nature dans cet endroit le plus isolé de la planète, je passe régulièrement une tête hors de ma cabane. Je ne suis jamais descendu aussi Sud, et bien que je sois attiré par ce terrain de jeu d’une autre dimension, j’éprouve une certaine appréhension à m’aventurer dans ce royaume inconnu. L’eau est de plus en plus froide, les gradients de températures de plus en plus élevés: la glace n’est pas très loin. Conscients du danger, nous avons convenu mon routeur et moi, de nous fixer la limite du 60ème parallèle sud pour empanner et retourner vers le Nord.

Il est temps de remonter. La manœuvre s’enchaine à merveille, et je relance le trimaran un temps ralenti, quand soudain c’est l’effroi ! Devant moi, un iceberg me glace le sang. Je n’en crois pas mes yeux. Est-ce une hallucination liée à la fatigue? Effrayé, stupéfait, j’attrape mon téléphone, comme pour avoir la preuve que ce n’est pas mon cerveau qui me joue des tours. Mais ce grand bloc de glace n’a rien d’un mirage! Si le danger est bien réel, ce morceau d’Antarctique exerce sur moi une fascination irrationnelle, et je me sens comme aimanté par cet élément d’une beauté pure et extraordinaire. L’envie d’immortaliser cet instant et de le partager suspend le temps quelques secondes… puis un instinct de survie très reptilien reprend le dessus et me crie de remonter vers le Nord au plus vite. Je ne me fais pas prier! Les yeux rivés sur l’étrave, j’accélère pour évacuer cette zone dangereuse avant que la nuit tombe. Je crois apercevoir des centaines d’icebergs dans les heures qui suivent, mais ce tête-à-tête avec les glaces restera le seul de ce tour du monde.

Hors de danger, je cogite d’abord sur la vie qui ne tient qu’à un fil, puis sur la fragilité de notre planète. Cet évènement ne saurait prouver à lui seul que notre Terre est malade, mais il fait échos aux alertes que nous lancent les scientifiques depuis plusieurs années, sur la fonte des glaces liée au réchauffement climatique. Marqué par cette rencontre, je prends un peu plus conscience de l’urgence d’agir. Nous pouvons chacun, à notre petite échelle, faire un geste pour préserver, protéger, guérir les Océans, magnifique royaume que je prends tant de plaisir à explorer, et dans lequel je souhaite que mes enfants puissent un jour s’aventurer.

Les participants ont jusqu’au 4 novembre 2019 pour partager leur texte (une page maximum, soit 2500 signes espaces compris) en langue française sur la page dédiée au concours : labodeshistoires.com/lbh/journaldebord

Un jury procédera à une sélection de textes et le Journal de bord de l’Océan sera présenté les 21 et 22 novembre 2019 à la Maison des océans à Paris, à l’occasion des célébrations des 10 ans de la Fondation Antoine de Saint Exupéry pour la Jeunesse.

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