Une petite histoire du cinéma britannique, de 1980 à nos jours

Une petite histoire du cinéma britannique, de 1980 à nos jours

PROLOGUE

Le confinement pose de grandes interrogations et de grands soucis économiques concernant le cinéma français. Sa production, sa distribution et son exploitation sont indéniablement impactées. Il y a largement de quoi avoir peur concernant l’avenir du cinéma français : par rapport à la survie de salles indépendantes, aux ressources des techniciens du cinéma, à la perte engendrée par le surcoût marketing pour les films reportés, à l’économie des boîtes de distribution, au travail des journalistes et attaché-e-s de presse, à la survie des films qui devaient entrer en production & tournage, etc… la liste est bien longue. Nous pensons fortement à toutes ces personnes, ainsi qu’à tous les acteurs & actrices de la vie artistique et culturelle en France (on pense aussi aux salles de concerts, aux théâtres, aux cirques, aux salles de spectacles indépendants, etc). Cet article n’est pas à ce sujet, car beaucoup a déjà été dis et écrit, il serait inutile d’y revenir. Mais il était important, en premier lieu, d’exprimer notre soutien à ces personnes, et une certaine forme de colère face à un gouvernement qui semble reléguer la culture à un niveau « non essentiel » de nos vies. Et cela aura un effet catastrophique à long terme.

REVENONS AU SUJET DE L’ARTICLE

Le cinéma français n’est pas ma seule interrogation. Je vais parler de mon sujet de prédilection : le cinéma britannique.

Bien que la production du cinéma britannique a commencé à connaître des difficultés majeures depuis les années 1970, faisant suite à la volonté de boîtes de productions de faire des économies (telle la Rank, réduisant drastiquement ses coûts et perdant des techniciens majeurs) et à l’arrivée massive du cinéma américain en tête du box-office, il y a toujours eu des talents qui ont cherché à s’exprimer sur les grands écrans.

Ensuite, dans les années 1980, le cinéma britannique a complètement changé de visage. Alors que le pays a connu de nombreux mouvements artistiques, de nombreux succès pour des studios emblématiques, de nombreuses écoles esthétiques, la production doit faire face à un nouveau coup dur qui influera sur les chiffres du box-office. « Dans les années 1980, les gouvernements de Mrs Thatcher, puis celui de Mr Major (qui devient Premier ministre en novembre 1990) ont sensiblement modifié le  »paysage cinématographique et audiovisuel britannique », en supprimant le Eady Levy, National Film Finance Corporation et les avantages fiscaux, puis en dérégulant la télévision : pressions économiques sur la BBC, vente au plus offrant des franchises aux télévisions privées, encouragements donnés au développement des satellites de communication, etc. » écrit Philippe Pilard dans son ouvrage HISTOIRE DU CINÉMA BRITANNIQUE (nouveau monde éditions, 2010).

Sans les moyens financiers importants des décennies précédentes, où certains studios et certaines sociétés de production dépensaient sans vraiment compter, le cinéma britannique perd petit à petit son rayonnement international. Si bien que la production de films totalement britanniques (sans co-production étrangère, ou investisseurs étrangers) baisse d’environ 50% en une décennie (31 films en 1980). Alors que les investisseurs se font de plus en plus rare à partir des années 1970 (avec la concurrence étrangère, principalement), le gouvernement conservateur de Margaret Thatcher supprime en 1985 la taxe sur les entrées de salles de cinéma (le Eady Levy) et l’organisme de financement principal (National Film Finance Corporation). C’est à cette période que la célèbre Film4 devient de plus en plus nécessaire dans le paysage cinématographique britannique (branche de la chaîne télévisée Channel4 consacrée à la production de films, à l’image de TF1 Films Production, M6 Films, StudioCanal, etc). En 1981, le producteur David Rose quitte la BBC pour Channel4, devenant le référent cinéma de la société, jusqu’à déclarer « Personne n’attend de Channel4 qu’elle sauve le cinéma britannique ou ce qui en reste. Mais Channel4 entend mettre l’accent sur le film en tant que forme artistique et support d’information (…). » Film4 produiront, en 1985, le premier film à succès de Stephen Frears intitulé MY BEAUTIFUL LAUNDRETTE.

La qualité et les talents sont bien là. En 1982, l’incroyable LES CHARIOTS DE FEU de Hugh Hudson remporte 4 Oscars. En 1983, le magnifique GANDHI que Richard Attenborough a mis vingt ans à concrétiser remporte 8 Oscars. En 1986, THE MISSION de Roland Joffé scénarisé par Robert Bolt reçoit la Palme d’Or. En 1987, c’est l’année de James Ivory : le bouleversant CHAMBRE AVEC VUE repart avec 3 Oscars et MAURICE remporte le Lion d’Argent au Festival de Venise. En 1992, James Ivory récidive avec un Prix Spécial au Festival de Cannes pour le savoureux et cinglant HOWARDS END. Et même si le scénariste Colin Welland lanca la célèbre phrase « Brits are coming ! » (littéralement « les Britanniques arrivent ! ») à la cérémonie des Oscars 1982 pour LES CHARIOTS DE FEU, Margaret Thatcher met fin aux espoirs en 1985 avec les mesures citées précédemment. Le box-office ne suit pas non plus. En 1991, sur les 50 premiers films au box-office, 48 d’entre eux étaient des films américains. Richard Attenborough dira « Ce qui a permis la survie de l’industrie cinématographique en Grande-Bretagne, c’est surtout la réputation et la qualification de nos techniciens et de nos studios, ainsi que la faiblesse du livre sterling. » (A Night at the Pictures – Columbus Books, 1985). Bizarrement, ce qui a ralenti la baisse continue des entrées en salles pour les films britanniques est l’augmentation continue d’ouverture de multiplexes.

Philippe Pilard rappelle très bien que « l’époque du succès des CHARIOTS DE FEU est celle où Mrs Thatcher et son gouvernement (…) chantent les louanges du « moins d’État » et du « capitalisme sans frein ». ». Heureusement, le cinéma britannique a continué à mettre en valeur de nouveaux talents. Étrangement, c’est à l’époque des mesures de Margaret Thatcher et de son gouvernement que des cinéastes ont commencé à marquer durablement le cinéma britannique. On peut citer James Ivory (même si citoyen américain, il est un cinéaste international comme le génie Peter Watkins), Ken Loach, John Boorman, Terence Davies, Stephen Frears, Mike Leigh, Nicolas Roeg, Derek Jarman, Peter Greenaway, Terry Gilliam, Michael Radford, Julien Temple, et tant d’autres. Il ne faut pas oublier non plus que le paysage cinématographique britannique a pu compter sur une saga importante en termes de publicité, de rayonnement, de box-office, d’attrait de cinéastes confirmés, de longévité, etc… Les adaptations du personnage de James Bond sur le grand écran ont toujours été une valeur sûre dans le paysage cinématographique britannique, attirant des cinéastes tels que Guy Hamilton et Lewis Gilbert, ou des acteurs tels que Roger Moore et Timothy Dalton pour incarner le rôle titre.

Malgré les nombreux talents indéniables et les nombreux prix obtenus, le cinéma britannique est toujours quelque peu à la peine au début des années 1990. En 1994, sur les 20 premiers films au box-office, 18 d’entre eux étaient des films américains. Toutefois, le numéro 1 dans ce box-office est un film britannique. Le drôle-amer / romantique / élégant QUATRE MARIAGES ET UN ENTERREMENT est un énorme succès. Sur un scénario de Richard Curtis et avec Mike Newell derrière la caméra, la comédie britannique entame sa renaissance à travers de nouveaux horizons, de nouveaux regards. Les comédies célèbres des studios Ealing n’ont plus leur place, le temps est à la révolution de la comédie. S’en suivra une sorte de standard de la « comédie made in Britain ». En tant que scénariste, Richard Curtis renouvelle 61 ans plus tard l’exploit surprise du producteur/cinéaste Alexander Korda avec son film LA VIE PRIVÉE D’HENRI VIII qui avait permis de remettre le cinéma britannique sur de nouveaux rails. Cette seconde moitié de la décennie 1990 est également celle où les productions britanniques commencent à se délocaliser de plus en plus. Alors que Londres et tout le sud de l’Angleterre étaient les espaces qui revenaient le plus dans les films, de nouveaux talents se mettent à filmer ailleurs.

Grosse surprise en 1995 : le premier ministre John Major et son gouvernement se montrent enfin réceptif à aider le cinéma britannique. Diverses mesures sont annoncées cette année-là, mais une retient particulièrement l’attention. Une aide à l’industrie cinématographique nationale de 70 millions de livres sera apportée à la production, répartie sur cinq années. Cela grâce à la National Lottery (loterie nationale britannique créée en 1993), où sera prélevé de l’argent qui formera un fond d’investissement public pour le cinéma national. Même si le rapport loterie et cinéma a quelque chose de très absurde, le geste fait grincer les dents dans l’industrie cinématographique britannique. Les professionnels affirment qu’il s’agit d’une solution de facilité, une aide pour redorer une image, un plan de court-terme qui ne résout rien. D’autant plus qu’à cette époque, la distribution des films britanniques est assurée en majorité par des sociétés américaines (et ceci continue à l’heure actuelle !). Le système de productions par franchises va également apparaître, toujours sous l’idée des autorités politiques. La quantité de productions augmente, mais il s’agit davantage de co-productions où une majorité de l’argent provient des États-Unis.

En suit donc deux types de productions en Grande-Bretagne : les films complètement britanniques pas très nombreux qui cherchent leur place, puis les co-productions au schéma programmé pour plaire au public. Pourtant, la deuxième moitié des années 1990 et le début des années 2000 regorgent de nouveaux talents qui ne cherchent pas à coller à une image « réalisme social avec fin heureuse » ou à une image « divertissement de qualité suffisante ». Des cinéastes comme Guy Ritchie, Mike Newell, Nicholas Hytner, Peter Cattaneo, Shane Meadows, Lynne Ramsay, Danny Boyle, Michael Winterbottom, Paul Greengrass, Kenneth Branagh (quand il fait des films britanniques) sont tou-te-s plus intéressant-e-s les un-e-s que les autres. Mais cela n’empêche pas leur difficulté à concrétiser leurs projets, à trouver leur place dans la diffusion de leurs œuvres. C’est la même difficulté pour des cinéastes importants comme Ken Russell, dont les créations sont trop souvent reléguées à la télévision, ou comme Nicolas Roeg qui aura dirigé 3 long-métrages dans la décennie 1990…

En 2000, le cinéaste Alan Parker devient le président du UK Film Council. Il s’agissait d’un organisme public ne relevant pas des compétences du gouvernement (mais créé par le gouvernement de Tony Blair, travailliste) pour développer et promouvoir l’industrie cinématographique nationale. Placer un cinéaste encore en activité (à ce moment là) à la présidence du conseil est un grand geste. En fin d’année 2000, le UK Film Council devient l’organisme officiel de financement public pour le cinéma britannique. Alan Parker permet un réel coup de boost dans la production de films britanniques. En 2004, Stewart Till lui succède. Pourtant, malgré le UK Film Council, une réalité n’a pas changé : la distribution des films sur le territoire britannique est encore majoritairement contrôlée par des sociétés américaines. Un texte marquera à jamais la situation du cinéma britannique, publié en Janvier 2007 par Nick James – rédacteur en chef du magazine Sight & Sound, à propos du Top 10 des lecteurs sur l’année 2006 : « Que trois films anglais figurent dans le top ten de Sight & Sound, cela était impensable il y a encore cinq ans. Peut-être que le cinéma britannique a perdu la mauvaise réputation qui lui avait donnée l’argent de la Loterie, lorsque tant de mauvais films de gangsters ont été tournés. La réaction hostile à ces films était fondée sur une antipathie à l’égard de la production : l’idée bien enracinée que le cinéma britannique est toujours mauvais quand il singe la production hollywoodienne. » Comme si le public se mettait à rejetter la production britannique via des investisseurs étrangers, films calquant la production de films hollywoodiens, prouvant que l’âme britannique des films d’avant 1990 se serait perdue. Ou alors qu’elle serait bien cachée.

2008 : crise financière et récession économique de partout. Tout le monde est au courant. Pourtant, le cinéma survit à travers le monde, et les salles continuent à être aussi pleines. En 2010, la productrice Tanya Seghatchian est nommée à la tête du UK Film Council : son nom peut vous être inconnu, mais elle est attachée à la production de la saga de films Harry Potter. Durant cette année, les membres du UK Film Council et sa présidente ont bien conscience que la crise financière et la récession économique vont tout de même avoir un impact sur la production du cinéma britannique. Pas de surprise : le UK Film Council est supprimé / fermé dès l’année 2011. À sa succession, on retrouve le British Film Institute (un équivalent de la Cinémathèque Française) qui met en place progressivement le British Film Fund, une branche du BFI comme fond d’investissements pour le cinéma britannique. Depuis, l’industrie cinématographique britannique en est à ce stade de son évolution. Mais que faut-il retenir du cinéma britannique entre 2010 et 2020, hors franchises et sagas de blockbusters ?

De nombreux talents ont émergé dans ces dix dernières années. Pour voir du grand cinéma britannique qui se renouvelle, vous pouvez compter sur Andrew Haigh, Paddy Considine, Ben Wheatley, Clio Barnard, Armando Iannucci, Peter Mackie Burns, Mark Gill, James Gardner, Francis Lee, William Oldroyd, Owen Harris, John Michael McDonagh, Harry Wootliff, Joe Cornish, Rebecca Johnson, Daniel Wolfe, Yann Demange, Matthew Warchus, James Watkins, Dominic Cooke, Andrea Arnold, Nathalie Biancheri. De nombreux-ses cinéastes dont il va falloir suivre de près le travail dans les années à venir. Du côté des films, la liste est longue. Mais parmi les meilleurs de ces dix dernières années, les mélodrames JOURNEYMAN de Paddy Considine et IL ÉTAIT TEMPS de Richard Curtis sont des indispensables. Le bouleversant et puissant LE GÉANT ÉGOÏSTE de Clio Barnard montre qu’une âme britannique est encore présente, quelque part. Comme dans le vagabondage émotionnel (et parfois physique) des films de Andrew Haigh : WEEK-END, 45 ANS et LA ROUTE SAUVAGE. On retrouve aussi le film qui a révélé Florence Pugh : THE YOUNG LADY par William Oldroyd. Le cinéma de Ben Wheatley impressionne par l’énergie de sa mise en scène, les palpitations vivantes et vitales de ses cadres, par ses personnages hauts en couleurs, par l’abstraction de son rythme narratif dans HIGH-RISE, dans FREE FIRE et dans HAPPY NEW YEAR COLIN BURSTEAD. Nous avons hâte de voir son prochain film REBECCA (nouvelle version après celle de Hitchcock, ici avec Lily James, Armie Hammer, Sam Riley et Kristin Scott Thomas) prévu pour 2020. Nous avons aussi fortement remarqués les sorties de KILL YOUR FRIENDS d’Owen Harris, de CATCH ME DADDY de Daniel Wolfe, deux films qui brûlent de l’intérieur dans des ambiances obscures, tout en ayant ce ton rock’n’roll porté sur le mouvement perpétuel. Pensons aussi à la chronique douce-amère DAPHNÉ de Peter Mackie Burns, ou à l’innattendu LA FAVORITE de Yorgos Lanthimos. Il faut également évoquer le film de guerre enragé, nerveux et immersif qu’est ’71 de Yann Demange. Tout comme il faut évoquer la folie expérimentale, renversante et splendide qu’est IN FABRIC de Peter Strickland.

Sans mouvement artistique, sans âge d’or pour un ou plusieurs studios, sans un réalisme social dominant toute autre production, le cinéma britannique semble donc être sur une bonne lancée dans ses productions étalées ici et là. Malgré les problèmes persistants de financements et de distribution des films, la qualité est toujours présente. Le cinéma britannique n’évolue pas aussi rapidement qu’avant 1980, mais à petits pas, par des gestes / des propositions ici et là, cachées derrière les grosses productions franchisées. Mais quelque chose vient obscurcir toutes ces intentions artistiques. Dans la nuit du 31 Janvier au 1er Février 2020, le Royaume-Uni est sorti officiellement de l’Union Européenne. Puis, la maladie Covid19 a confiné la majorité de la population mondiale.

Il faut savoir que l’Union Européenne propose des aides pour le cinéma européen, via son fond Europe Creative Media. Cela permet de participer financièrement à la production de films, selon évidemment des critères. De quoi aider agréablement l’industrie cinématographique britannique, une aide bienvenue après toutes les difficultés rencontrées depuis les années 1970. Cependant, l’Union Européenne arrêtera d’aider l’industrie cinématographique britannique à partir du 1er Janvier 2021. Plus aucun film britannique ne pourra prétendre à recevoir de l’aide de l’Union Européenne pour qu’il soit concrétisé.

De plus, 2020 marque la catastrophe sanitaire infligée par le Covid19. La maladie a entraîné des confinements, en Grande-Bretagne également. Dans cette situation, l’industrie cinématographique ne vit pas en dehors des films disponibles sur internet en vidéo-à-la-demande (VOD, SVOD). Les productions et tournages sont stoppés, les salles de cinéma ferment leurs portes et arrêtent de diffuser, les films sont nombreux à être reportés (entraînant un surplus de budget à trouver pour la publicité), etc… Il ne s’agit pas de revenir sur le sujet (ce serait long), mais le Covid19 et le confinement entraînent une difficulté économique majeure pour les films indépendants, car les films provenant de grands studios plein de frics n’auront aucun soucis.

Avec ces deux situations alarmantes, le cinéma britannique pourra t-il s’en relever ? L’industrie cinématographique britannique serait-elle en train de revivre la même situation qu’en fin des années 1980 ? Le cinéma britannique est-il pris dans une boucle infinie où l’argent s’oppose à la proposition de geste artistique ?

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