Nomadland, de Chloé Zhao

Nomadland, de Chloé Zhao

C’est dans de grandes étendues américaines que Chloé Zhao a tourné son dernier film. Au sein de ces paysages immenses, une multitude de gens parcourt les routes. Comme l’indique le titre, c’est la vie de nomades. Ces personnes qui ont décidé de ne pas vivre avec les standards de la société, et de vivre une liberté totale, avec leur van ou leur camping-car. Ils naviguent de petits boulots en petits boulots, au gré de leurs aventures sur la route. Fern est l’une d’entre eux, depuis peu. Elle a dû quitter sa ville nommée Empire, qui a sombré, disparu de la carte, et a même perdu son code postal. Il n’y reste plus qu’une pancarte au nom de la ville, et des bâtiments abandonnés. Fern, dans sa nouvelle vie de solitude sur la route, fait la rencontre de multiples personnes, elles aussi nomades. Avec sa propre histoire, elle témoigne de celles des autres. Ce ne sont pas que des corps et des cœurs qui se rencontrent, et parfois se retrouvent. Ce sont aussi des histoires qui se reconnectent à certains moments. Ainsi, la démarche de la réalisatrice n’est pas que fictionnelle, tant le film se nourrit de plusieurs personnes nomades qui jouent leur propre rôle. Il s’agit donc d’un mélange entre cinéma de fiction et cinéma vérité. Frances McDormand est au cœur de ce dispositif, dont la présence fictionnelle permet à la réalisatrice d’aborder plus facilement la réalité des nomades. Le cinéma ne pouvant prétendre à la réalité totale, il a toujours besoin d’un mouvement de fiction pour aborder son sujet. NOMADLAND n’en n’est pas pour autant un road-movie, tant il s’attarde sur des moments de transition, sur des vignettes en dehors de la route.

Le récit se concentre davantage sur des périodes (quelques jours ou semaines) où la protagoniste se pose, en compagnie d’autres nomades. Ce sont des vignettes, coupées de plusieurs ellipses, où Fern fait de nombreuses rencontres, dialogue / échange, et où elle s’approprie les espaces. À chaque endroit où elle s’arrête, elle semble envoûtée par la parole des autres. Celle qui décrit à la fois un passé tourmenté et un présent à la recherche de liberté. Malgré quelques passages un peu trop scénarisés, où le film cherche trop à épaissir l’histoire de sa protagoniste, le long-métrage est dans une démarche de rencontrer l’autre pour se découvrir soi-même, avec un esprit de solidarité. Même si la dimension de cinéma vérité est reléguée au second plan, avec ses personnes nomades, c’est l’égarement et la révolte silencieuse qui dominent. Cependant, avec toutes ces ellipses et toutes ces rencontres, le film a une grande tendance à s’étirer. NOMADLAND s’aventure dans un rythme mécanique, répétant un même schéma de rencontres et d’égarement. La fatalité de leur mode de vie n’a que pour motif l’écoute solidaire et la répétition dans des espaces différents.

Pourtant l’errance de ces nomades n’est jamais regardée avec un artifice fantaisiste, un artifice bohème, de leur mode de vie. La réalisatrice préfère mettre en scène de simples détails, comme un repas sur une chaise de camping, dans le silence. À plusieurs reprises, le film montre même des échanges d’objets ou de petits gestes d’entraide. Chloé Zhao ne cherche pas à montrer la pauvreté, se contentant de la suggérer, pour se concentrer sur les relations entre personnages. Toutefois, elle cherche à capter une lutte en dehors du système, mais sans jamais explorer les causes et conditions de cette lutte. Chaque personnage vit dans une fracture, mais le film évite soigneusement les réminiscences de ce qui est abandonné, pour se plonger pleinement dans la fatalité. Comme si le cadre préfère s’enfermer pour relativiser (par la beauté), plutôt que d’essayer d’invoquer ce qui fait mal. Au sein de ce cadre, c’est malgré tout une performance de l’actrice Frances McDormand, aussi productrice. Bien qu’elle soit au centre du récit, par la part de fiction du film, son personnage est un vrai pivot. Alors que la caméra a ce quelque chose de cinéma vérité, l’actrice joue comme l’intervieweuse qui met en lumière ces nomades incarnant leurs propres rôles. Sans artifice et sans montrer la pauvreté, le film fait moins le portrait d’une philosophie de vie plutôt que le portrait d’une Amérique qui retrouve ses paysages sauvages. Même si les conditions de cette lutte reste floues, la position de pivot de la protagoniste permet de mettre en lumière que tout espace de l’Amérique est concerné.

Cette vie que les nomades ont quittée, remplie d’illusions, a ouvert des fractures. Leur nouvelle vie sur les routes dans ces grands paysages, au sein de toutes ces rencontres, est comme une renaissance pour eux. Comme si chaque nouvelle rencontre et chaque nouvel espace étaient un moyen de se livrer, de se redécouvrir, et de faire la paix avec les illusions du passé. Ces ellipses sont tout autant de moments de solitudes, avant d’arriver dans de nouveaux espaces où tout est à faire et à construire. Sans grande chaleur, sans l’obscurité du crépuscule, l’ambiance cherche une forme de sérénité à traverser tous ces paysages. La photographie montre avec une certaine pudeur et sans gravité l’abandon de soi à une vie plus apaisée. Sans jamais connecter le cadre à la fracture, le film tend plutôt à connecter les esprits ouverts à l’immensité du paysage. Parce que les espaces semblent vides, mais ils sont tout de même remplis d’une grande richesse humaine. Les paysages débordent du cadre, ouvrent le chemin vers l’horizon, pour abandonner les standards de la société et les illusions dans l’imaginaire. NOMADLAND est ce film qui agrandit les espaces pour embrasser totalement la sérénité, où le rêve des paysages devient palpable. Même si la fatalité est aussi vaste que les paysages, et que le film s’y enferme, ces derniers ont le pouvoir d’ouvrir en grand le champ des possibles.

Le long-métrage n’échappe pas à la volonté pompeuse de vouloir faire communier les personnages avec la nature, en cherchant absolument le spirituel et le beau. Alors qu’elle n’est pas dans une démarche organique, la mise en scène n’échappe pas à quelques moments de pure contemplation. Cette recherche de spiritualité désamorce souvent la souffrance causée par les illusions. Néanmoins, Chloé Zhao montre que les personnages n’ont pas le choix que de se laisser hanter par les fantômes errant du crépuscule et du chaos, pour parvenir à cette liberté dans le sauvage. NOMADLAND regarde ces figures égarées au bord de la route, qui composent le désert de ces immenses paysages. Le film est un western moderne pour retrouver ce que l’Amérique a égaré, aussi bien dans l’intime que dans le paysage. Ces grands espaces légendaires, aussi rugueux que désolés, accueillent dans leur abandon la vulnérabilité d’êtres qui s’échappent.


NOMADLAND ; Écrit et Réalisé par Chloé Zhao ; Avec Frances McDormand, David Strathairn, Linda May, Gay DeForest, Patricia Grier, Angela Reyes, Charlene Swankie, Carl R. Hughes, Douglas G. Soul, Ryan Aquino, Teresa Buchanan ; États-Unis ; 1h48 ; Distribué par Walt Disney Company ; Sortie le 9 Juin 2021