Dans le métro anglais en 1940

Dans le métro anglais en 1940

Logique de commencer par un rappel historique : la Seconde Guerre Mondiale a principalement opposé l’Allemagne nazie au Royaume-Uni. En 1940, a eu lieu ce qui est nommé le « Blitz » : action de bombardements stratégiques entreprise par la Luftwaffe (aviation allemande) contre le Royaume-Uni entre Septembre 1940 et Mai 1941. Cette opération est l’une des plus importantes durant la WW2, de ce qu’on appelle la Bataille d’Angleterre. Le Blitz toucha plusieurs villes anglaises, dont Londres et Liverpool. Les pertes civiles britanniques sont immenses (plus de 40 000), et davantage de blessés (plus de 200 000), sans compter les 1 000 pertes militaires. Pendant que le Blitz a lieu, et que la Royal Air Force essaie avec courage d’éliminer et repousser l’ennemi, les civils étaient évacués par le gouvernement britannique. Mais lorsque les bombardements ont débuté, il restait encore des personnes en ville. Ainsi, la dernière solution était de se retrancher sous terre, dans les stations de métro qui n’étaient pas terminées. Le Blitz retarde les projets d’extensions et conduit à utiliser plusieurs stations de métro comme des refuges anti-aériens. Ils étaient des millions à se réfugier dans le métro de Londres.

Seuls deux films ont reconstitué, lors d’une scène chacun, ces moments de détresse et de confinement dans le métro londonien : LA BATAILLE D’ANGLETERRE de Guy Hamilton (1969) et THE DEEP BLUE SEA de Terence Davies (2012). Quand l’un est un pur film de guerre et l’autre une romance, et quand l’un sort seulement une vingtaine d’années après la guerre alors que l’autre arrive plus de 70 ans après les événements, que peut-on dire sur leurs approches ?

1940. Angleterre. Une station de métro transformée en abri anti-bombe.

Une idée est commune entre ces deux films : il n’y a pas d’autre approche à avoir que celle de l’effroi et du désarroi. Ainsi, les deux scènes montrent des civils qui s’installent provisoirement sur les quais. Petites différences à noter : dans LA BATAILLE D’ANGLETERRE, Guy Hamilton montre la diversité sociale via les costumes ; dans THE DEEP BLUE SEA, Terence Davies inclut des agents de police et montre des personnes assoupies sur les rails. A elles deux, ces scènes forment un puzzle historique, elles se complètent à merveille. En créant autant de diversité, les deux cinéastes regardent la guerre comme un impact direct sur l’humain. Dans les deux scènes, il s’agit de figurants, d’inconnus qui sont mis sur un niveau d’égalité.

Même si LA BATAILLE D’ANGLETERRE est un pur film de guerre à propos d’un affrontement précis, les scènes étudiées représentent une finalité : non pas celle de qui sort vainqueur de la guerre, mais celle où les populations civiles sont les premières victimes. Avec cette évacuation dans les métros, les deux films montrent l’écart entre les actions de guerre et la vie de la population. Les deux cinéastes ont eu la même idée (ou alors, peut-être que Terence Davies s’est inspiré de Guy Hamilton) où le plafond des stations de métro est coupé par le haut du cadre. Tout comme les rails, qui s’étendent dans l’arrière-plan mais aussi coupées par le premier plan. Seuls les quais sont spatialement limités, grâce aux travellings (on en reparlera ensuite). En mélangeant autant de civils dans un même cadre aussi réduit, les deux cinéastes créent des bulles. Comme si la vie et la souffrance des civils est un univers en marge des actions de guerre.

La différence entre les deux traitements est dans la mise en scène de l’espace. D’un côté, Guy Hamilton met en scène un récit se situant dans le passé, mais un récit totalement encré dans la guerre. Tandis que Terence Davies met en scène un récit d’après-guerre, mais dont la scène de Blitz se déroule évidemment dans le passé. A partir de cette différence de temporalité, l’approche esthétique ne peut qu’être différente. Dans LA BATAILLE D’ANGLETERRE, il s’agit d’un instantané, de quelque chose qui n’a pas duré très longtemps. Parce que dans son récit, Guy Hamilton explore pleinement l’acte d’affrontement, alors Londres devient un no man’s land. Ne pas explorer cette évacuation, ne rester qu’une seule minute dans cette station de métro, est une manière pour Guy Hamilton de montrer comment la vie, l’espoir et le passé ont été mis entre parenthèse. La seule chose qui compte à cet instant, est la bataille au-dessus de la ville. Cette courte scène dans le métro est un miroir des nombreux plans où Londres est détruit, en feu : c’est la disparition de ce qu’il y avait auparavant.

Dans le cas de THE DEEP BLUE SEA, Terence Davies choisit d’engager sa scène du Blitz avec le point de vue d’un seul personnage. Chez Guy Hamilton, la scène est amorcée par un plan large dans la rue, où des figurants en arrière-plan se précipitent pour descendre les marches vers la station. Pour Terence Davies, c’est le personnage principal (interprété par Rachel Weisz) qui descend seule les marches de la station de métro, et qui en regardant au loin vers les rails, fait surgir un souvenir. La scène du Blitz dans THE DEEP BLUE SEA fonctionne tel un mauvais rêve, le cinéaste l’incarne par l’intimité. Même si les deux cinéastes utilisent tous deux du travelling en plan-séquence pour témoigner de la situation dans le métro, celui de Terence Davies est plus lent, et rend donc la scène plus longue dans la durée. Alors que Guy Hamilton voit son instantanéité comme une marque de brutalité, que subissent les civils évacués, Terence Davies se positionne sur la prudence et le recul. Son lent travelling est l’expression de la douceur, mais surtout pour dire qu’il fait attention de ne pas en faire trop, pour éviter l’excès (tel le voyeurisme). Chez Guy Hamilton, c’est la brutalité de l’événement. Chez Terence Davies, c’est le tableau du cauchemar.

Cependant, la brutalité adoptée par Guy Hamilton se repose sur la tendresse. Déjà parce qu’on peut y voir des enfants s’amuser et courir (même imiter les avions), une cage à oiseaux, une dame qui tricote, des hommes qui fument la pipe, des tasses de thé, etc… Guy Hamilton a peut-être créé cet écart d’univers, mais il a emporté avec tout ce qui fait la culture britannique. Comme s’il installait, le temps d’un instant, un bouclier autour d’une nostalgie de l’attitude typique british. La photographie renforce cette idée de tendresse, parce que les couleurs des vêtements sont mis en avant, des couleurs qui envahissent le teint sombre de la station de métro (remplie de marron et de noir). Il y a même un geste qui pourrait paraître presque anodin tellement il est rapide, et s’inscrit dans la courte durée du travelling : un enfant porte un masque à gaz, que sa mère lui enlève du visage. Comme s’il n’y avait aucune raison de s’inquiéter : Guy Hamilton a mis toutes ces personnes à l’abri, pour ensuite retourner s’occuper de combattre l’ennemi.

LA BATAILLE D’ANGLETERRE, Guy Hamilton, 1969

De son côté, Terence Davies a choisi d’accentuer les couleurs marron et noir : il ne faut pas oublier qu’il s’agit d’un souvenir désagréable pour la protagoniste. Alors le cinéaste, avec son lent travelling, parcourt tout le quai de la station de métro, comme s’il déroulait le tableau d’un chaos. Après le regard de Rachel Weisz, le contre-champ montre de la terre tomber du plafond de la station (avec du son, mais on y reviendra). A partir de ce moment, la lumière s’éteint progressivement pour plonger l’ambiance dans l’horreur. Contrairement à LA BATAILLE D’ANGLETERRE, ici ce sont des lanternes et des bougies qui éclairent la scène. Alors que Guy Hamilton crée une bulle de protection en une minute, Terence Davies joue le jeu du spectateur devant un tableau. Avec des figurants presque immobiles, des postures bien moins vivantes et plus dans la détresse, il y a comme un instinct plus douloureux (tel une part de l’être qui serait brisé) face à tout ce qui est perdu en surface.

La douleur s’exprime également dans le son, chez Terence Davies. Pour témoigner de son tableau, il a pris soin de le mettre sous silence. Toutefois, il ajoute une musique. « Molly Malone » est une chanson triste, qui parle d’une jeune fille au départ vivante, pleine de joie et qui chante, qui finit par mourir de la fièvre. Le cinéaste reprend alors l’idée de Guy Hamilton où cette attente dans la station de métro n’est qu’une douleur passagère, une montée brûlante d’angoisse qui rend immobile. Il y a aussi une mention à l’état de fantôme dans la chanson « Molly Malone » : un peu comme ces silhouettes brisées que peint Terence Davies. Ce que filme le cinéaste, est le chemin chaotique vers la mort, vers la perte. Pourtant, il y avait quelque chose de « sweet » (doux) comme il est dit dans la chanson.

Cette douceur est une nostalgie, une pensée furtive, dans la scène de Terence Davies : où deux personnes distribuent des paquets de nourriture, et d’autres jouent aux cartes. La douceur est davantage dans la courte scène de Guy Hamilton, où le son est mélangé par les cris des enfants qui jouent, par les adultes qui discutent, mais surtout par la radio. A l’annonce d’une bonne nouvelle concernant les affrontements aériens, les personnes dans la station de métro exultent. Comme si, comparer ces deux scènes, revenait à parler d’espoir et de mort, de conservation et de fantômes. Mais dans les deux scènes, il y a quand même cette façon d’y voir un univers à part, comme si la guerre emprisonne la vie.

La vraie différence entre les deux approches est peut-être là : Guy Hamilton, cinéaste de films de genres (qui a réalisé des James Bond avec Sean Connery) est purement dans l’action de la guerre, pour ensuite y développer l’intime. Alors que Terence Davies a toujours prouvé qu’il est d’abord un cinéaste de l’intime, dans lequel s’inclut la plus vaste Histoire. LA BATAILLE D’ANGLETERRE, c’est l’intime au service de l’Histoire. THE DEEP BLUE SEA, c’est l’Histoire au service de l’intime. Et explorer la grande Histoire en étant accompagné de la petite histoire individuelle, a toujours été un gage de qualité.

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