L'oubli que nous serons, de Fernando Trueba

L’oubli que nous serons, de Fernando Trueba

La notion du temps est au cœur du cinéma, avec de multiples manières de la traiter. Dans L’OUBLI QUE NOUS SERONS, c’est le temps qui se dilue au fil de deux époques différentes. Il s’agit d’une fresque, avec la même ampleur que HEUREUX MORTELS de David Lean. Même si le film ne commence pas dans sa période la plus ancienne, il y vient très vite. Le temps est présenté chronologiquement, pour accompagner la croissance des personnages, que ce soit physiquement ou psychologiquement. Il y a le temps que la caméra passe avec la famille : dans sa composition, son quotidien, ses plaisirs, ses frivolités, etc. Puis il y a le temps consacré aux idées, aux discours, aux conséquences, etc. Il s’agit de témoigner et vivre par les émotions ce qui construit les personnages, pour ensuite regarder ce qui perturbe et tourmente ces mêmes personnages. Dans les années 1980 en Colombie, un père de famille lutte politiquement pour sortir les gens de la misère. Mais avant d’être une aventure politique pour le docteur Hector Abad Gomez, c’est une aventure familiale. Le film adopte donc le point de vue du fils du docteur, pour capter la chaleur humaine qui se dégage de celui-ci. Ce point de vue permet de mettre en abîme la transmission. D’abord celle d’un propos politique et historique, celle des idées. Puis, celle entre un père et son fils.

C’est par cette transmission intime que le long-métrage réussit à parler de la mort et de la liberté. Tel un apprentissage pour le fils, mais en même temps la mise en lumière d’une époque pour la caméra. Le premier temps, qui s’articule comme une chronique familiale, raconte toute l’innocence et la liberté de l’enfant qu’était Hector. Dans cette partie, tout ce qui est raconté et exploré (comme la situation du père et de ses idées) est révélé par les mouvements d’Hector. C’est un premier chapitre qui fonctionne par gravitation. Ce mouvement qui est un éveil, une initiation à tout ce qui compose la vie qui s’agite tout autour. Tout semble simple, idyllique et libre, parce tout vient du cœur. Le point de vue du fils unique crée cet emballement, déjà par la transmission via le père, mais aussi par la prise de conscience. Le récit grandit en même temps que Hector. C’est ainsi que Fernando Trueba adopte plusieurs tons : le premier temps est la tendresse de la famille et de l’éveil, tandis que le second temps est la noirceur de la politique qui succède au rêve de l’idéal. Même si la première partie en est presque dépourvue, c’est un dialogue constant entre la violence et la liberté, entre la lutte et la joie de vivre, entre la mort et le rêve.

La perception de ce dialogue se fait également dans une dichotomie. Il y a deux temps narratifs, pour deux ambiances visuelles. Le premier temps sur la vie familiale idyllique est toute en couleurs, comme si Fernando Trueba faisait renaître le Technicolor. Articulé comme un mélodrame, ce premier temps est l’exaltation d’une époque pleine de sensations fortes et d’amour. C’est une succession de plans larges, où de nombreuses couleurs se côtoient, pour célébrer la vie et la liberté des corps. Il y a une fougue dans cette esthétique pleine de couleurs, tel un conte imaginaire qui fait jaillir les désirs et l’humanité des personnages. Ce mélodrame est un portrait de famille, mais aussi le portrait sensuel d’une époque qui n’existe que dans les cœurs. Si bien qu’il y a de l’amour partout, même dans chaque élément de décor. Ce mélodrame, c’est la perception solaire et libre de l’espoir. Dès que la mort frappe, les couleurs laissent leur place au Noir&Blanc. Parce que tout s’effondre, parce que l’espoir s’engouffre dans une fracture éternellement ouverture. Alors le mélodrame devient une tragédie pure, où la violence règne et la mort guette. L’exaltation du premier temps devient le bouillonnement sombre d’une époque qui se révèle cruelle.

Même la caméra s’agite, la folie s’empare des corps, comme si l’accablement et le traumatisme sont des empreintes indélébiles du temps. Il n’y a plus la chaleur de la transmission, ni même la tendresse dans les rapports entre les personnages. La poésie a définitivement disparue pour céder sa place à quelque chose de plus rationnel. Il ne reste que la lumière, essentiellement portée sur les visages et sur les corps, alors que tout le reste est plus ou moins sombre. D’abord parce que la famille d’Hector désormais partie intégrante du décor, surtout du paysage social et politique. Mais aussi parce que la lutte est plus forte que jamais : le rêve qui se développait dans le premier temps n’est plus qu’une illusion. Hector n’est plus un enfant, dans ce second temps, et tout comme lui, les points de vue ne sont plus les mêmes. L’ambiance est bien plus sombre, parce qu’il y a des responsabilités qui ont grandit et que la prise de conscience est nette. Le regard n’est plus celui d’une transmission ou d’une diffusion de l’amour. C’est celui de paroles et de corps qui se heurtent à une réalité violente. Telle une mélancolie en Noir&Blanc. Bien que le film se compose de deux temps et de deux esthétiques différentes, elles sont liées par une même mise en scène. Même si le décor n’est plus aussi vivant dans la seconde partie que la première, même si la vie ne gravite plus comme un tourbillon, il y a toujours la volonté de répandre la bonté des personnages.

Parce qu’au final, ces deux temps restent deux bouillonnements, mais qui ont chacun une fonction différente. La mise en scène de Fernando Trueba reste dans l’effusion des émotions, dans la passion de s’impliquer dans différentes affaires, dans la vivacité et l’énergie des désirs. Il y a quelque chose de plus crispé dans la partie en Noir&Blanc, mais c’est seulement parce que l’épanouissement n’a plus cet enthousiasme chaleureux. Pourtant, la mise en scène continue de déborder en dehors du cadre. Comme pour connecter des corps, les garder proches malgré le chaos et la noirceur qui s’installent. Même dans la mort, c’est le retentissement de l’espoir et de la persévérance qui domine. Si la mise en scène peut autant déborder du cadre, c’est parce que Fernando Trueba prend soin à garder les espaces bien ouverts. Les paysages sont toujours vastes, jamais filmés avec le moindre flou, avec de la vie qui jaillit de toute part. Les espaces sont à la fois des sources de savoir et des sources d’affection. Peu importe où se trouvent les personnages, et peu importe dans quel temps, c’est la vibration du moment qui compte le plus. Le corps est la matérialisation des pulsions et des convictions. Parce que les personnages ont un cœur grand comme ça, grâce à la chaleur qui se transmet au sein de la famille, alors les espaces peuvent s’ouvrir à eux. Avec le Noir&Blanc, c’est donc le romanesque d’un voile qui se referme progressivement sur les personnages et sur les espaces. Comme quoi, c’est toujours par l’exploration de l’espace intime que le cadre peut embrasser toute la puissance d’une réalité.


L’OUBLI QUE NOUS SERONS ; Écrit et Réalisé par Fernando Trueba ; D’après la nouvelle de Hector Abad Faciolince ; Avec Javier Camara, Nicolas Reyes Cano, Juan Pablo Urrego, Patricia Tamayo, Maria Tereza Barreto, Laura Londono, Elizabeth Minotta, Kami Zea, Luciana Echeverry, Camila Zarate ; Colombie ; 2h15 ; Distribué par Nour Films ; Sortie le 9 Juin 2021