Les racines du monde, de Byambasuren Davaa

Les racines du monde, de Byambasuren Davaa

Les grandes plaines de Mongolie s’ouvrent, entre verdure qui se déploie, montagnes à l’horizon, et un ciel aux teintes rosées. Dans cette première image, il y a tout : l’immensité du paysage, sa tranquillité silencieuse, sa complexité formelle (avec toutes ces bosses qui cachent des éléments). Il y a même une petite maison, esseulée sur une colline, et une voiture qui passe, laissant un trait de poussière derrière elle. Mais cette habitation n’est aussi figée que le cadre pourrait le faire croire. Parce qu’il s’agit d’une famille de nomades, dont le chef s’oppose comme il peut aux sociétés minières internationales qui cherchent à s’implanter dans les steppes, à la recherche d’or. Sans jamais montrer ces mastodontes de l’économie qui font pression sur la population locale, Byambasuren Davaa reste au cœur de cette communauté. La pression est toujours et uniquement dans le hors-champ, évoquée en quelques mots, pour se concentrer essentiellement sur le mode de vie compliqué mais passionné de ces nomades. La menace d’expulsion qui se profile reste une peur qui se dissémine dans la communauté, tout en permettant de garder le focus au cœur de celle-ci.

Le début de LES RACINES DU MONDE ressemble à une chronique documentaire sur le quotidien de ces personnages. Si bien que Byambasuren Davaa intègre très rapidement le rêve d’un ailleurs, le rêve d’une vie plus aisée avec une participation à une émission de télé-crochet (la version mongole de Incroyable Talent). Même si ce rêve du jeune Amra est vite effacé par le quotidien très pragmatique et rigoureux de son père, il garde la feuille bien soigneusement de côté. Très rapidement, le film convoque toutes les désillusions dans cette chronique : la pauvreté du quotidien, les points de vue divergents sur la menace des sociétés internationales, Alors que le rêve est sur le point de se réaliser, c’est un événement tragique qui vient perturber la vie de cette famille. De l’union d’une famille qui s’aime, ou même de l’union d’une communauté face à la menace qui pèse, c’est la perdition qui succède. Un être disparaît, et tout semble s’écrouler. Après ce moment, les corps semblent perdre toute substance vitale et tout entrain. Comme s’ils flottaient au sein de ces paysages, qui leur deviennent complètement étrangers. De l’union à la perdition, les corps abandonnent toute émotion pour se livrer à la détresse, à l’errance, à la résignation.

Byambasuren Davaa met en scène une corrosion des liens sociaux, qu’ils soient avec la communauté ou au sein même la famille. Le silence et la fatigue guettent de plus en plus, pour qu’un mode de vie s’éteigne petit à petit, afin de laisser place à la simple recherche de survie. A l’image d’Amra qui s’enfonce lors d’une scène dans un puit souterrain, la mise en scène montre des êtres qui s’enfoncent dans la fatalité et l’obscurité. Plus le récit avance, plus la cinéaste intègre des scènes de nuit. Comme si les personnages devenaient prisonniers de quelque chose qu’ils ne peuvent plus contrôler, qu’ils s’enfoncent dans une noirceur qu’ils sont obligés de subir pour survivre. Cependant, LES RACINES DU MONDE a une tendance à être trop contemplatif, à créer une distance avec sa mise en scène. Le cadre s’attarde énormément sur les silences, sur le désordre intime, sur la détresse mais tout en conservant son approche de plans larges. Certes le territoire est le personnage principal du long-métrage, mais la famille du récit en fait partie. Lorsque la mère chante auprès de la tombe, assise avec son fils au pied l’arbre, le plan est large. Malgré la sensation de solitude ici, la peinture du paysage prend davantage de place que le rapprochement entre Amra et sa mère.

Fort dommage, car le film est constamment entre une approche documentaire et le conte surréaliste. Que ce soit avant ou après l’événement tragique du récit, LES RACINES DU MONDE parle d’un éveil : celui d’une conscience qui prend forme vis-à-vis de la terre. En prenant le point de vue d’Amra, le film développe un regard de plus en plus brut avec l’espace. Celui-ci est d’abord un terrain de jeu, puis il devient l’apprentissage d’une spiritualité (avec cette incroyable scène de dialogue entre père et fils sur l’esprit de la montagne), avant d’être la source concrète de vie. Avec ce point de vue, le cadre explore l’initiation et la découverte. Malgré la maladroite tendance à la contemplation, le cadre s’emploie toujours à faire déborder les paysages en dehors de son périmètre. Parce que malgré son étendue, Amra s’apercevra que sa richesse n’est pas abondante, et qu’il faut l’entretenir pour continuer à en profiter. Il n’est pas innocent que la chanson choisie par Amra, pour le télé-crochet, est un chant très marqué spirituellement. Comme un cri tout en douceur, qui témoigne que l’imaginaire est le dernier lien poétique avec la terre et avec l’identité de la communauté. LES RACINES DU MONDE a certes une démarche documentaire, mais son conte est bien plus fort. Déjà par l’étude bouleversante et épurée qu’il fait de l’intime, mais aussi par la sagesse qu’il a à capter sans fioritures les paysages (le travail à la main est mis en valeur, notamment). Parce que dans ce lien spirituel qui se désintègre avec le territoire, les veines de la terre ne sont plus que des routes, des machines, des couloirs souterrains : des artifices d’un paysage fragilisé, comme la famille d’Amra l’est.


LES RACINES DU MONDE ; Réalisé par Byambasuren Davaa ; Écrit par Byambasuren Davaa, Jiska Rickels ; Avec Bat-Ireedui Batmunkh, Enerel Tumen, Yalalt Namsrai, Algirchamin Baatarsuren, Ariunbyamba Sukhee, Purevdorj Uranchimeg, Alimtsetseg Bolormaa, Unurjargal Jigjidsuren ; Mongolie / Allemagne ; 1h36 ; Distribué par Les Films du Préau ; Sortie le 16 Juin 2021