Je vois rouge + Coming out : ou le documentaire qui oublie l'esthétique

Je vois rouge + Coming out : ou le documentaire qui oublie l’esthétique

Un jour, il faudra comprendre que le cinéma documentaire n’est pas un acte de documentation, mais bien un geste artistique. Le cinéma est l’art de regarder et de montrer, sans jamais oublier que ces images cinématographiques sont nées de certaines idées : le mouvement, le temps, l’espace, l’imaginaire. Ce sont les quatre constituantes principales du cinéma, depuis ses débuts. Le documentaire doit aussi s’en emparer, à sa manière. Alors quand dans certains films, des personnes se revendiquant cinéastes s’amusent à monter bêtement des archives, des captations pixelisées intentionnelles, des captures d’écran (Skype ou autre), etc… le cinéma perd tout son sens original. Le cinéma est un art créatif, ce n’est pas un geste de témoignage, ou une accumulation d’images comme on pourrait les voir sur internet. COMING OUT de Denis Parrot et JE VOIS ROUGE de Bojina Panayotova n’ont absolument rien de cinématographique, et n’ont pas leur place sur les grands écrans de cinéma. La seule bonne nouvelle est qu’ils sortent à une semaine d’écart, ainsi on les aura vite oubliés et on pourra passer rapidement à autre chose.

Ils ont tous deux leur manière d’éviter soigneusement de construire des images de cinéma. On pourrait parler de fainéantise chez Denis Parrot, lorsque COMING OUT se résume à avoir récupéré des vidéos internet (Youtube, Dailymotion, etc…) pour les intégrer dans un montage qui les accumule sans aucun fil conducteur. Prenez les mêmes vidéos, changez leur place au montage, le résultat restera le même. Parce que dans ce genre de documentaire, même avec celui de Bojina Panayotova, c’est ce qui est raconté qui est prioritaire. Et même, les films ne se résument qu’aux récits. Or, le cinéma documentaire ne se résume pas qu’à un sujet, qu’à une enquête, qu’à regarder ou à écouter. Que ce soit COMING OUT ou JE VOIS ROUGE, tout est dans la délégation esthétique. Denis Parrot lâche complètement l’esthétique cinématographique, n’intervient jamais dans l’image, la laissant se constituer par des événements extérieurs au film. Tout comme Bojina Panayotova, qui documente ses recherches et ses enquêtes, et finira par regrouper différents formats et différentes esthétiques pour les mélanger dans un seul montage.

Une ombre sur le sol, la clé dans la serrure d’une porte, une rue où rien d’intéressant ne se déroule, etc. La liste est exhaustive, et pourtant, ce sont bien quelques images qu’intègre Bojina Panayotova dans certains de ses split-screens. JE VOIS ROUGE est surement le film de l’année où il y aura le plus de split-screens en terme de quantité, et surement aussi le plus de split-screens en terme d’inutilité et de raccourcis esthétiques. Substituer le champ / contre-champ à un split-screen, je n’appelle pas cela du point de vue esthétique, j’appelle cela du point de vue esthétisant. C’est du pur geste stylistique qui veut louer une certaine forme de prouesse et de connaissance technique. Et encore, si le documentaire ne se tenait qu’à cela… Mais voilà, les différents formats d’image et les différentes textures s’enchaînent et se passent le relais, comme si JE VOIS ROUGE devenait un manuel des différentes techniques de cinéma moderne. Or, le film privilégie concrètement la parole et les échanges, mais s’appuie sur les mêmes gimmicks à répétition. JE VOIS ROUGE se résume donc à des captures témoignages, montées sans aucune idée esthétique, dans une structure narrative dont on se fout complètement tellement le/la spectateur-rice est en dehors de l’enquête initiée.

Et tout cela vaut également pour COMING OUT, dont les images n’ont de base aucune portée esthétique ni aucune portée cinématographique. Ca devient donc tout aussi dégueulasse à regarder. Dans JE VOIS ROUGE, Bojina Panayotova veut donner une leçon de cinéma : « parfois, les films cherchent les drames et négligent la complexité des individus ». Sauf qu’en voulant se concentrer sur la complexité des personnes qu’elle interroge et avec qui elle discute, Bojina Panayotova oublie quelque chose : le cinéma est aussi composé de la complexité esthétique. Le cinéma, ce n’est pas que des individus et que du récit, c’est également des images. Et ça devient agaçant quand une personne croit qu’une vidéo faite par un smartphone peut arriver directement sur le grand écran, en dépit de toute considération esthétique de cette vidéo. Denis Parrot l’a également oublié. Chacun des deux ont des tons qui hésitent dans leur film. Ce qui rend cela insupportable, c’est que cela est en dehors de leur contrôle. En récupérant diverses vidéos témoignages, Denis Parrot se soumet lui-même à différentes réactions, différentes émotions, différents tons. Parfois, les coming-out sont joyeux, parfois il y a des querelles, etc… Mais le documentaire se résume à cela : « parfois, ça ne se déroule pas bien ». Le montage est composé de différentes vignettes indépendantes, mais qui ne se connectent jamais pour structurer une observation propre à Denis Parrot. Dans JE VOIS ROUGE, les différents formats d’image ne permettent pas à Bojina Panayotova d’arriver à nuancer son film. L’esthétique est tellement insupportable, qu’on ne sait plus si l’on est invité à une affaire familiale, ou si l’enquête aimerait prendre des proportions plus vastes (sans jamais réussir). Entre le thriller et l’intime, c’est le flou total à cause de l’esthétique.

Mais aussi à cause de l’absence de mise en scène. Oui, le cinéma documentaire a besoin de mise en scène. Ce n’est pas une mise en scène de fiction, évidemment. C’est une mise en scène qui dirige le regard, et qui évite soigneusement l’accumulation de séquences diverses et variées. Dans COMING OUT, il n’y a aucune mise en scène avec cette récupération de vidéos. Dans JE VOIS ROUGE, la mise en scène part dans tous les sens, laissant le regard se soumettre à une esthétique insupportable, confondant le regard d’une mise en scène avec la composition d’un cadre. Le cinéma n’a pas besoin de vidéos youtube, ni de split-screens indigents, ni d’images pixelisées. Le cinéma a besoin d’esthétiques, de gestes significatifs, pas de soupes aux formats différents sans aucune idée de montage et de mise en scène. Le cinéma est un art, le cinéma n’est pas un témoignage de documentation.


JE VOIS ROUGE
Réalisé par Bojina Panayotova
France, 1h24, 24 Avril 2019


COMING OUT
Réalisé par Denis Parrot
France, 1h05, 1er Mai 2019

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