Indes Galantes, de Philippe Béziat

Indes Galantes, de Philippe Béziat

Dans une cacophonie, des personnes se présentent, par le biais d’un visuel adoptant la forme verticale des téléphones mobiles. Ils ont tous un point commun : ce sont des danseurs et danseuses qui performent dans la rue. Ils & elles dansent le hip-hop, le krump, le break, le voguing, et tout un tas d’autres formes de danse. Leurs portraits se succèdent car ils font partie d’une même œuvre. Mis en scène par Clément Cogitore (le réalisateur de NI LE CIEL NI LA TERRE), cette œuvre n’est autre que « Les Indes Galantes » de Jean-Philippe Rameau, que le cinéaste revisite en faisant dialoguer danse urbaine et chant lyrique. Ces 30 danseurs vont monter sur la scène de l’Opéra de Paris. Le documentaire nous plonge dans les coulisses du spectacle, entre création et représentation, entre aventure humaine et enjeux politiques. Malgré l’écart supposé entre le monde de l’Opéra et ces danseurs urbains, c’est tout un travail collectif qui est mis en lumière. Alors que le début est une suite de présentations, le film ne se concentre pas sur des figures, je cherche pas l’individuel mais se focalise toujours sur le groupe. Ce ne sont pas des figures qui représentent une communauté, mais une sensibilité commune qui fait un seul corps. Ainsi, le documentaire est visuellement équilibré. Il regarde à la fois le corps dans la chorégraphie mais aussi la pensée à travers la parole.

Philippe Béziat capte en même temps les échanges d’idées et leur consécration par le corps. Il s’agit de tout un groupe qui travaille d’arrache-pied pour que leur corps devienne enfin visible sur scène. Au montage, cela se traduit par une altérité, entre les séquences de création / répétitions et des séquences de représentation sur scène. Avant le grand final, les moments sur scène sont plutôt éphémères. Comme des projections des désirs du metteur en scène. Les séquences de création / répétitions font partie de la théorie tandis que les séquences sur scène font partie de l’imaginaire. Entre les deux, il n’y a qu’un pas (de danse) et qu’un temps (celui avant la première, qui se rapproche). Filmer ce groupe comme un seul corps, c’est filmer le mouvement qui les propulse vers un espace qui leur est d’habitude éloigné. La caméra observe les échanges, puis le travail sur les corps, pour ensuite retranscrire l’imaginaire créé en collectif. Un cadre au plus près des corps, pour bien signifier qu’il s’agit du mode d’expression principal de ces personnes. Parce que la scène est un espace universal pour se révéler, pour exposer une sensation où la parole ne suffit plus. INDES GALANTES, c’est la question de l’appropriation d’un espace qui s’ouvre à soi, mais aussi la question de l’adaptation dans ce nouvel environnement. C’est là tout l’intérêt du documentaire : ce ne sont pas que des danseurs, mais ce sont des personnes qui sont élevés par la scène.

Les enjeux dits politiques ne sont pourtant pas si marqués ou concrets. Le film parle de connecter deux espaces distincts : celui où habitent ces personnes et celui de l’art dans les grands centres culturels. Comme certains l’évoquent à quelques reprises, cette adaptation libre mise en scène par Clément Cogitore transforme les codes de l’opéra. Cependant, le documentaire ne montre pas formellement cette connexion et cette distance entre les deux univers. Il s’enferme dans les coulisses de l’Opéra de Paris, sans jamais aller beaucoup plus loin que quelques mètres à l’extérieur. Le cadre ne s’intéresse uniquement à ce que le groupe cherche à créer artistiquement. Pourtant, INDES GALANTES raconte l’histoire d’une rencontre, celle des gens qui n’appartiennent pas à cet univers avec celui-ci. Même si la caméra réussit à saisir toute la fierté et tout le bonheur de ces personnes face à leur création (comme cette scène de joie collective après une journée de répétition, dans la plus grande spontanéité qui brise une possible fatigue), la connexion entre leur espace d’origine et l’espace qu’ils investissent est trop timide. Parfois, le film a une forte tendance à ne devenir qu’une observation du processus de création, en oubliant ce que représente ce groupe. C’est évidemment compliqué en faisant de ce groupe un seul et même corps. Mais le film ne crée pas le dialogue derrière la rencontre, comme s’il manquait un morceau dans cet enjeu politique (le contexte).

Il faut alors chercher cette connexion dans la diversité des danses, qui est en soi une pluralité des formes d’expressions. En les associant, le documentaire bouleverse le mode d’expression de l’opéra. INDES GALANTES associe toutes ces formes diverses, pas vraiment nouvelles, mais qui se croisent et fusionnent dans un seul et même espace. Même s’il y a parfois un malheureux petit effet catalogue des formes d’expression différentes, Philippe Béziat les aborde toutes de la même manière : c’est le moyen qui permet aux danseurs d’étendre leurs mouvements vers un nouvel espace, de créer un nouveau cadre. Ce documentaire témoigne du pouvoir évocateur de l’art, avec une caméra qui laisse l’art s’exprimer et un cinéaste qui n’intervient jamais. Le cadre dépend totalement des différentes expressions et du groupe, s’infiltrant au cœur même de l’énergie qui se libère grâce à la scène.


INDES GALANTES ; Réalisé par Philippe Béziat ; France ; 1h48 ; Distribué par Pyramide ; Sortie le 23 Juin 2021