Délivre-nous du mal

Délivre-nous du mal

Réalisé par Scott Derrickson. Écrit par Paul Harris Boardman. Avec Eric Bana, Sean Harris, Edgar Ramirez, Joel McHale, Olivia Munn, Chris Coy, Olivia Horton, Dorian Missick, Mike Houston. 110 minutes. Etats-Unis. Sortie française le 03 Septembre 2014.

<< A New York, le policier Ralph Sarchie enquête sur une série de crimes. Il s’associe avec un prêtre non conventionnel, spécialisé dans les rituels d’exorcisme. Tous deux vont lutter contre les possessions qui terrorisent leur ville. >>

Revoilà le réalisateur de SINISTER dans les salles obscures. Je ne sais pas ce qui a de plus attirant dans la publicité. Si le thriller se mélange à l’horreur. Que Eric Bana est en tête d’affiche. Ou que cette intrigue fantastique soit tirée d’une histoire vraie, relatée dans un roman. En tout cas, le film évite soigneusement l’illustration du livre. Comme le confie lui-même Scott Derrickson, le livre est composé de multiples enquêtes étranges (menées par le réel Ralph Sarchie, joué dans le film par Eric Bana). Comme un bon cinéaste, Scott Derrickson n’a pris que les parties qui l’ont le plus intéressés. Pour les mixer, afin d’en faire un seul récit. Car tout ne prendrait pas dans un seul et même film. DELIVRE-NOUS DU MAL a beaucoup de choses à nous raconter, notamment avec tous ses personnages. Mais Scott Derrickson les contrôle très bien, tous autour d’un même noyau. Celui de servir au mieux l’intrigue. Chaque petite histoire respective des personnages est une progression vers la résolution de l’intrigue.

C’est là que le mélange des genres intervient également. D’apparence (voir l’affiche), on peut s’attendre à un film d’horreur pur et dur. Or, Scott Derrickson ne s’intéresse pas en priorité au genre horrifique. A travers le personnage d’Eric Bana, on remarque tout de suite que le protagoniste est son premier intérêt. Ralph Sarchie est la première raison qui constitue le film. Grâce au personnage, le réalisateur s’amuse avec l’approche polar. L’énigme du film repose sur une enquête tel un polar digne de ce nom. Mais le déroulement de l’enquête n’est pas bêtement sérieuse. Elle peut compter sur un élément essentiel, qui démarque le film. L’action n’est pas sur-dimensionnée. Scott Derrickson l’ajoute où et quand il le faut. Avec une certaine retenue, qui ne rend pas les scènes d’action illisibles. Plutôt centrées sur l’issue du combat entre des personnages.

Pour rythmer ce polar, Scott Derrickson prend sans hésiter le chemin du thriller. L’évolution de l’énigme y va doucement, mais surement. Les éléments d’indices apparaitront petit à petit, afin d’aiguiser la perception et la réflexion du spectateur. La participation du spectateur est complète, situé au même niveau que Eric Bana et son personnage. Encore mieux, le film s’embarque dans une sorte de montagne russe. Je n’irai pas m’amuser à faire une longue comparaison avec des films de Sam Raimi. Mais on y retrouve le calme avant la tempête. Cette manière de mettre à l’aise le spectateur, avant de le plonger dans une scène qui bouffe de l’énergie. Telle une scène d’action, ou une scène d’horreur. C’est là qu’on voit que le chemin pris avec le thriller, prend le dessus sur l’horreur. Scott Derrickson arrive à extirper son polar de l’horreur, pour en faire deux approches différentes.

C’est tout à l’avantage du film. Ses ruptures de ton sont fréquentes. N’y voyez pas une coupure brutale, car le personnage Ralph Sharpie, tel qu’il est écrit, permet d’amener des transitions agréables. C’est à travers ce personnage que le film arrive à basculer entre les genres. Et donc à changer de ton. Malgré cela, Scott Derrickson ne peut s’empêcher d’étaler les effets typiques du film d’horreur. Voir même quelques uns du film fantastique. Entre la pluie incessante, les personnages possédés ou cadavres qui apparaissent d’un seul coup, les plans de face à la CREEP (Christopher Smith), etc… Tous ces points sont autant de risques que prend le cinéaste. En s’amusant avec son polar, il en oublie un peu de s’approprier le genre horrifique. C’est dommage, car la scène d’exorcisme est bâclée, étirée et vu mille fois.

C’est le même discours à apporter au son. A quand un film d’horreur qui n’utilisera pas le son comme élément d’ambiance ? A chaque scène horrifique ou fantastique, le son fait son apparition en augmentant de volume. Rien que dans les oreilles, le film vous signale que quelque chose de mauvais va apparaitre. Et pour accompagner la « surprise » des apparitions horrifiques, un bon coup de son qui raisonne. Quelques jump cut feront aussi leur venue, au grand désespoir du genre horrifique. La bande sonore sera comblée par la jolie bande originale. Et quand on reste pour lire le générique, on comprend pourquoi elle est si bien. C’est tout de même Christopher Young qui est aux commandes (décidément, Derrickson serait-il un fan de Sam Raimi ?). Loin d’avoir des musiques qui viennent créer les ambiances, les musiques accompagnent les personnages dans chacune de leurs péripéties.

Pour accompagner les personnages à l’écran, Scott Derrickson opte pour une grande diversité de plans. Il faut croire que dans le genre, les cinéastes ont compris l’effet des plans subjectifs. Le changement de position du spectateur face à un danger, vivre les sensations du personnage, etc… Les plans subjectifs n’ont pas dit leurs derniers mots grâce à Scott Derrickson. Mais le cinéaste ne s’arrête pas à ce que l’on connait déjà. A plusieurs reprises, il découpe une scène de danger (ou d’action) en plusieurs plans à longue focale (plans rapprochés, américains, …). Après ces quelques plans, il passe à une courte focale, où plans moyens ou plans d’ensembles complètent l’issue de la situation. Cette diversité des plans est accompagnée d’une diversité des formats. Dont Scott Derrickson affirme être attaché. Son style s’exprime alors ainsi. Entre prises en Super 8, autres prises sur pellicule, et prises numériques. Entre les flashback, les scènes de horreur/fantastique, puis les scènes de polar : il y a une réelle envie d’explorer les possibilités de point de vue. L’image n’apparait pas comme toutes les autres. On retient surtout la scène en Super 8. Elle reste le parfait exemple, dans le film, pour prouver que des plans ne vont pas s’oublier.

Ce qui restera marqué également, c’est le passage d’Eric Bana dans le genre horrifique. On le croirait lui-même possédé, tellement son personnage semble s’échapper de la réalité pour intégrer une autre plus cruelle. Le côté malsain du genre horrifique rend le jeu d’Eric Bana plus fascinant, car l’acteur semble construire son personnage au fur et à mesure que le film avance. Pour citer un exemple, le personnage de Ralph Sarchie parait très badass. Comme tous ses autres coéquipiers. Ils n’ont rien d’officiers de police ordinaires. Ils sont décrits et filmés avant tout comme des hommes qui règlent des comptes. Même quelques touches d’humour font leur apparition. Sauf que ces détails s’amenuisent avec le temps, pour retrouver un sérieux plus sombre. Le film finit par s’installer dans une course psychologique, tout en s’accompagnant des scènes d’action.

Enfin, pour compléter la description des personnages, il est nécessaire de parler du contexte. Les trois personnages présentés dans l’exposition sont des soldats. Revenus au pays natal, ils sont possédés par un esprit démoniaque. Il faut y voir une métaphore. Celle de la tragédie qui accompagne bon nombre de soldats américains qui reviennent de la guerre. Ces soldats qui ont totalement changés. Soit ils sont devenus fous, soit ils sont traumatisés. Et ces troubles leur font causer des états dangereux du comportement. Comme si une rage de combat ou de meurtre s’emparer d’eux. Le genre horrifique/fantastique est parfait pour une telle métaphore. Ca reste dans un coin de la tête, sans s’enfoncer dans le dénoncement explicite de ces événements camouflés.

3.5 / 5