Zombi Child

Zombi Child

Depuis toujours, le Cinéma cherche à nous émerveiller, à nous envoûter et à nous surprendre. Des sursauts de panique à la première projection de L’ARRIVÉE D’UN TRAIN EN GARE DE LA CIOTAT des frères Lumière, aux trucages fantastiques de George Méliès, en passant par les fresques à entracte ou l’arrivée du Technicolor, le Cinéma est passé par bien des étapes pour continuer à hypnotiser et hanter les esprits de ses spectateur-rice-s. Et Bertrand Bonello n’a de cesse de nous surprendre, de proposer autre chose tout en restant profondément dans ses propres explorations habituelles. ZOMBI CHILD est bien un film de groupe, mais il faudrait surtout dire un film de groupes. Le cinéaste ne condense pas ses œuvres passées pour explorer plusieurs groupes ; au contraire, il se nourrit de plusieurs gestes dans ses œuvres précédentes pour créer ce geste ci. Une touche du groupe fermé et plein de rébellion de NOCTURAMA, en passant par la fulgurance radicale et sublime d’une époque terminée de L’APOLLONIDE, jusqu’à la fantasmagorie lyrique de SAINT LAURENT.

Certes Bertrand Bonello et le film de zombie, c’est étonnant. Mais voilà, ZOMBI CHILD est un film purement bonnellien, et c’est une nouvelle fois fascinant et plein de grâce. Peu importe l’univers qu’il évoque et qu’il explore (celui des zombies, celui des adolescents, celui d’une culture spirituelle), le cinéaste continue de mettre en scène une émancipation dans une société régie par des règles très encrées. Dans l’internat parisien composé uniquement d’adolescentes (qui sont les filles de parent-s ayant obtenu-s la Légion d’Honneur), Bertrand Bonello pause un regard très particulier sur la jeunesse. Différent de NOCTURAMA, ici la jeunesse fait partie de la société élitiste et n’essaie pas d’y échapper ou de la faire imploser. Au contraire, il s’agit davantage de rites de passage vers l’âge adulte. Il y a dans ce regard une beauté fougueuse et sobre : à la fois dans les espaces très minimalistes, mais aussi dans les cadres qui se concentrent sur les visages et les corps pour les porter vers une liberté individuelle. C’est une beauté assez silencieuse, qui se caractérise par des mouvements discrets, secrets et calculés. Comme l’existence de la sororité, le passage à l’âge adulte est quelque chose de très transparent : invisible mais concret.

Dans son univers spirituel et fantastique, ZOMBI CHILD est davantage dans l’hallucination, avec ces clairs-obscurs, ces nuits rayonnantes, ces espaces aux couleurs excessives, etc… En parallèle des images sobres de la France d’aujourd’hui, il y a les images surréalistes et hypnotiques de Haïti (peu importe l’époque). A travers le temps, les espaces haïtiens permettent de croire à nouveau au pouvoir de l’imaginaire. Parce que le film de Bertrand Bonello est surtout un geste cinématographique, dans lequel il réussit à garder ses thématiques fétiches. Un geste visuel et sonore qui balaye toutes les évidences et les connaissances en matière de film de genre (le film de zombies et aussi le teen movie), pour aller vers le surréalisme. ZOMBI CHILD est une hypnose formelle qui se construit petit à petit, grâce à deux idées : le montage parallèle qui perturbe notre perception de la temporalité, les oppositions esthétiques qui finissent par se rejoindre dans une accélération narrative très marquée. Bertrand Bonello met clairement en scène une forme d’insouciance : celle où le/la spectateur-rice ne sait pas vraiment ce qu’il voit, jusqu’à entendre à la fois de la poésie et du rap.

L’errance du zombi à Haïti fait exactement écho à notre errance devant le film, baladé-e-s d’époque en époque, d’espace en espace, et d’images en images plus différentes les unes que les autres. Il ne s’agit pas là de brouiller la narration, qui reste très claire et explicite. Il s’agit là de mettre en miroir deux espaces et deux esthétiques. Les cadres et les mouvements à Haïti répondent aux cadres et aux mouvements en France. Et avec cette errance et ce jeu de miroir, Bertrand Bonello parvient à garder toute une sensualité et une bienveillance envers la culture haïtienne. Il ne tend pas à vouloir la comprendre ni à l’expliquer, il ne fait que la mettre en scène pour y trouver la grâce. Les espaces parisiens contemporains ne seraient donc que le contre-champ des espaces haïtiens à plusieurs époques. Le premier se veut élitiste et divin, alors que l’autre n’est constitué que de nature et de spiritualité. C’est ce que permet l’errance du zombi : avec l’idée où le zombi n’est autre qu’un être humain envoûté condamné à l’esclavage, ZOMBI CHILD nous ré-apprend à voir, à contempler et à se laisser envoûter par la beauté des espaces.

C’est ainsi que Bertrand Bonello nous offre un univers de zombies hypnotisant, dans un univers spirituel fougueux et un univers adolescent qui évolue. Tout cela n’est qu’un jeu de regards : nous regardons l’errance d’un zombi (nous regardons donc une idée de la naissance des zombies), pendant que des adolescentes regardent une jeune fille haïtienne parler de sa culture. Regards et montages croisés, où le pouvoir de l’envoûtement et de l’imaginaire permettent de créer le mouvement de la liberté, pour une rêverie qui appartient à celui et celle qui acceptent de se laisser porter.


ZOMBI CHILD
Écrit et Réalisé par Bertrand Bonello
Avec Louise Labeque, Wislanda Louimat, Adilé David, Ninon François, Mathilde Riu, Mackenson Bijou, Katiana Milfort
France, Haïti
1h43
12 Juin 2019

4 / 5

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