White Riot, de Rubika Shah

White Riot, de Rubika Shah

C’est fou de voir comment l’Histoire peut se répéter, au point qu’elle continue de créer des échos de décennies en décennies. Le documentaire WHITE RIOT, qui tire son titre de la toute première chanson de The Clash, parle du combat anti raciste et de la lutte contre le National Front (l’extrême droite britannique) à la fin des années 1970. Un film qui nous arrive en salles en pleine période où la lutte anti raciste aux États-Unis connaît de nouvelles grandes tensions, suite au meurtre de George Floyd par des agents de police. Bien entendu, l’objectif est le même entre le mouvement Black Lives Matter et le mouvement Rock Against Racism, mais le fonctionnement diffère : le R.A.R utilise la musique comme moyen d’atteindre les gens. Mais le miroir n’est pas que théorique, parce que Rubika Shah a l’intelligence de composer son film avec des images contemporaines en plus des archives. Dans son montage sans aucune recherche de chronologie, le cinéaste fait dialoguer les deux époques. L’une avec les archives, et l’autre avec les témoignages des personnes impliquées qui ont évidemment vieillies. Sans chercher à montrer la violence d’aujourd’hui, car il reste concentré sur la fin des années 1970, il suggère tout de même que le combat continue.

Même si le film se concentre sur un fait socio-politique, Rubika Shah n’oublie jamais qu’il choisit aussi de parler d’art. Et surtout de musique, entre le rock, le punk, le blues et le reggae. Une manière de capter comment l’art raconte l’Histoire. Parce qu’une chose est certaine : il pourra être dit tout et n’importe quoi sur la culture artistique britannique, mais celle-ci a toujours été le reflet de l’Histoire de la Grande-Bretagne. C’est pour cela que la culture artistique britannique est très fondée sur le principe d’identité et d’identification. Dans WHITE RIOT, le cinéaste montre de manière claire et explicite à quel point la musique a eu un rôle de témoin et de cri de rage. Par son effet extrêmement rassembleur (les membres du Rock Against Racism le disent à plusieurs reprises), la musique crée des prospectus à distribuer, des magazines à vendre, etc… Le choix des images d’archives est tellement précis, que Rubika Shah n’hésite jamais à montrer des coupures de presse et des événements qui se répondent. Que ce soit du côté du National Front ou du côté du Rock Against Racism, le documentaire capte avec minutie la manière dont se propagent les idées.

Une manière pour la musique de libérer des pensées, des idées, une colère. Mais Rubika Shah utilise aussi la musique pour libérer d’autres formes d’expressions. La musique aide à extérioriser des paroles, aide à accompagner et créer une ambiance dans les images du montage, aide à constituer des magazines et ainsi des manifestes, aide à créer une scène où les slogans déferlent, etc… La musique, à travers (par exemple) les musiques entraînantes de The Clash, Sham 69, Tom Robinson (que l’on vous conseille très très fortement), fait vibrer les scènes de rassemblement et fait battre le cœur de la révolte dans les images d’archives de protestations. Comme si ces musiques sont clairement faites pour accompagner un élan de colère dans les rues, même si le film montre souvent l’oppression sur les manifestants anti racisme. Ainsi, WHITE RIOT devient presque un thriller : celui où il y a un adversaire à abattre, en décomposant toutes les forces et les voix disponibles qui se déploient à plusieurs endroits. Alors que Rock Against Racism crée un mouvement, une sorte de noyau où part la lutte, le film montre comment ses forces sont des forces issues de plusieurs espaces qui finissent par se renforcer. Rubika Shah ne regarde pas la lutte anti racisme comme une unité toute fondée, mais comme une somme d’individualités en colère et conscientes qui se rassemblent, sous la même mélodie / le même rythme de la lutte.

D’où l’aspect très intime de certains témoignages, qui rendent le montage très dynamique. Avec la pluralité des formes et des sources, le film impose un rythme très soutenu. Un rythme qui se fait l’écho de l’urgence dans laquelle combattent les membres de Rock Against Racism. Une énergie nécessaire – au son des batteries, des guitares et des basses –, pour saisir le coeur même du combat. Peu importe la scène, il y a toujours du mouvement dans les images d’archives. Tout simplement parce que Rubika Shah ne fait pas son film en regardant la musique qui accompagne la lutte, mais regarde l’énergie qui provient de la lutte qui se sert de la musique. Un montage très dynamique qui peut se voir comme le geste de quelqu’un qui tourne les pages d’une revue. Voir WHITE RIOT est comme voir le chemin de fer d’un magazine, comme si le cadre serait en train de parcourir la représentation moment par moment de la lutte (tel article par article, page par page), avec tout le texte la parole qui vont dans les articles, et les illustrations étant les images d’archives et la musique. L’esthétique s’inspire fortement de l’esprit « copier-coller » des fanzines, sans filtre et avec passion. Une esthétique qui dialogue directement avec nous spectateur-rice-s, pour mieux nous sentir concerner. WHITE RIOT est un documentaire très vibrant et très vivant, où la musique nous plonge dans un décor social ravagé.


WHITE RIOT ;
Dirigé par Rubika Shah ;
Écrit par Rubika Shah, Ed Gibbs ;
1h21 ;
distribué par The Jokers ;
5 Août 2020