Vierges

Vierges

Le récit se déroule dans une petite station balnéaire israélienne. Mettre l’accent sur sa taille est important, parce que la vie dans cette station balnéaire (entre commerçants, touristes et citoyens locaux) se réduit aux rencontres aux coins de rue et surtout aux passages sur la plage. Sauf que la réalité a tout arrêté, le temps s’est figé et la plage est désespérément vide. Lana, 16 ans (incarnée par Joy Rieger) a toute sa jeunesse et sa fougue pour lutter contre cette monotonie moribonde. Il suffit alors d’une blague de cette jeune protagoniste, pour que le film vire dans une forme de surréalisme. Soudain, la rumeur de la présence d’une sirène dans les eaux refait vivre la station balnéaire. La plage se remplit, bien que le bar de sa mère est encore trop éloigné pour y attirer des gens. Peu importe la raison (un bar à remplir, un amour naissant, etc), tout est bon pour Lana pour qu’elle puisse vivre sa liberté à fond. Cet élan de surréalisme permet aux personnages de gagner en vitalité, en énergie, en imaginaire et en espoir.

Un geste qui se traduit principalement par l’esthétique très marquée de Keren Ben Rafael. Proche de ses personnages, elle les accompagne dans chacune de leurs émotions. Le cadre est assez sombre, se rapprochant des personnages pour des plans serrés, et supprimant tout horizon. Jusqu’à ce que l’espoir revienne et ce que la plage se remplisse. Le cadre se libère, offrant un nouvel espoir et un autre regard sur la station balnéaire. Coincée dans un cadre sombre et serré, Lana est comme un lion en cage. Elle déambule sur la plage et dans le bar, va et vient, pour toujours revenir au même point d’ennui et de solitude. Mais lorsque le surréalisme intervient, la photographie s’éclaircit, le regard de Lana se mêle aux lignes d’horizon. Soudain, la plage passe d’un piège à un espace de reconquête.

VIERGES est un film où l’isolement se transforme en attraction. Comme aspirés par la vague surréalisme qui se déploie sur la station balnéaire, les protagonistes du bar transforment leur caractère. S’adaptant à la situation, les personnages évoluent avec l’affluence de la plage. Même si une certaine romance ne montre pas vraiment d’intérêt pour le récit, l’esthétique montre le passage de la souffrance aux désirs. Parce que VIERGES est avant tout cela : la manière dont Lana et ses proches arrivent à convertir un sentiment de malaise vers un sentiment de plaisir. Au lieu de s’immobiliser dans les espaces qu’ils et elles traversent, chaque personnage les parcourent progressivement de bout en bout, obligeant donc le cadre à élargir ses angles de vue et son champ de vision. Grâce au mouvement progressif des personnages, le cadre et l’esthétique dessinent une version plus complète et plus lumineuse de la station balnéaire.

C’est donc aussi un geste sur le mouvement. Dans sa mise en scène, Keren Ben Rafael réussit à faire la distinction entre la partie plus dramatique et la partie la plus légère (on ne peut pas dire comique pour ce film). Avec le geste surréaliste, VIERGES passe d’un ton plutôt grave à un ton plus léger. C’est grâce à la bienveillance de la cinéaste, qui n’accable jamais les corps de ses personnages. Au contraire, elle cherche toujours un moyen de leur ouvrir des portes, de les isoler, de les faire s’échapper, pour mieux regagner de l’énergie et de l’espoir. Entre une première partie plus axée sur l’immobilisme et la résignation, et une seconde partie axée sur le mouvement perpétuel et le désir, VIERGES explore le passage de l’enfermement psychologique à l’échappée psychologique (et physique). Dans la première partie, le mouvement est répétitif, pour mieux exposer la souffrance des personnages. Dans la seconde partie, la mise en scène s’ouvre et le mouvement se libère, à la recherche du merveilleux.

Les corps sont alors en quête, même s’il faut passer par certaines affres. Parce que ce que filme Keren Ben Rafael, c’est le miroir entre la prétendue sirène et les trois femmes principales du film. Tamar, la plus jeune, est encore en proie aux fantasmes et à l’innocence de l’enfance. Concernant Lana, c’est une femme à devenir (comme la sirène, qui n’a pas de jambes). Elle est en pleine « mutation », avec un premier amour et des responsabilités. Elle s’est intégrée à la dure réalité qui l’entoure, mais elle a conservé le charme de l’imaginaire de l’adolescente. Tandis que sa mère est pleine de désillusions. La réalité lui a versé tellement de souffrances, qu’elle ne fantasme plus. Isolée dans son bar sur la plage, elle croit tout de même à une victoire et une affirmation personnelle. Dans les trois cas, il s’agit de métamorphose. A mesure que la station balnéaire se transforme dans le surréalisme, ces trois femmes sont prises dans l’urgence de la métamorphose.

VIERGES
Réalisé par
Keren Ben Rafael
Scénario de Keren Ben Rafael, Élise Benroubi
Avec Joy Rieger, Evgenia Dodina, Michael Aloni, Manuel Elkaslassi Vardi, Rami Heuberger
Pays : France, Israël, Belgique
Durée : 1 h 31
Sortie française : 25 Juillet 2018

4 / 5