Une vie secrète ; de Aitor Arregi, Jon Garaño, Joe Mari Goenaga

Une vie secrète ; de Aitor Arregi, Jon Garaño, Joe Mari Goenaga

Pour raconter la grande Histoire, que ce soit celle d’un pays ou qu’elle soit mondiale, il n’y a jamais rien de mieux que de placer le point de vue au niveau de quelques personnages. Pour raconter la grande Histoire dans l’art, il n’y a rien de mieux que de l’explorer via la petite histoire intime, qu’elle soit inspirée de faits réels ou pas du tout. C’est ce qui rend UNE VIE SECRÈTE très beau et très dur / bouleversant à la fois. Parce que les cinéastes se concentrent sur deux personnages, alors l’Histoire de l’Espagne prend une dimension plus empathique pour le public de la salle obscure. La dictature franquiste, s’écoulant sur quatre décennies, est au centre du récit. Cependant, le point de vue reste aux côtés de Higinio, incarné par Antonio de la Torre, dont l’expérience durant ces quatre décennies est de vivre dans la peur de représailles de la dictature franquiste. En effet, Higinio est un opposant républicain, mais il ne cherche pas à fuir. Comme d’autres personnes, dès 1936, il se cache dans sa maison. Le film raconte l’épreuve du couple qu’Higinio forme avec sa femme Rosa (incarnée par Belen Cuesta) face à la peur du régime en place.

C’est le défi que se lance le film : être à la fois une fresque historique, être un mélodrame, puis être un film de prison. Pour y parvenir, le trio de cinéastes ont donné à chaque genre une forme respective. La fresque historique se situe dans le hors-champ, dans le plus grand mystère (que ce soit pour Higinio ou pour les spectateur-rice-s), où tout l’imaginaire de l’évolution des événements se déploie. Même la Seconde Guerre Mondiale n’est que de l’ordre de l’évocation en dialogues. Le mélodrame se situe dans le champ, dans la maison même. Il est dans une gestion de l’espace, où la mise en scène n’a de cesse de marquer la distance entre les corps de Higinio et Rosa, de montrer le déséquilibre entre la vie que les deux mènent, de capter des moments de solitudes où des dialogues sèment le doute. Puis, il y a le film de prison, qui se situe dans le cadre. En adoptant totalement le point de vue de Higinio, le cadre nous enferme également dans ce qu’il peut et ne peut pas voir. Le cadre crée lui-même un second hors-champ : celui de ce qui se déroule dans la maison même, lorsque le protagoniste est enfermé derrière le mur ou dans le sol. L’obscurité envahit donc le cadre, et le sentiment d’impuissance / de vulnérabilité s’installe progressivement.

Si le mariage fonctionne si bien, c’est aussi parce que dans les trois situations, la mise en scène et le cadre troublent la perception de Higinio (ainsi que celle des spectateur-rice-s) sur tout ce qui l’entoure au-delà des murs. L’enfermement de Higinio qui perçoit l’Histoire uniquement par des bribes / des morceaux, est aussi celui des spectateur-rice-s. Parce que le film choisit de s’accrocher au point de vue du protagoniste, alors nous sommes immergés dans la même condition. Que l’on connaisse ou non l’Histoire de l’Espagne entre 1936 et 1975, chaque élément du hors-champ devient aussi troublant et angoissant d’un mystère digne des films horrifiques. Une seule présence vient perturber toute une situation. Ainsi, la perception se limite à des fentes dans le sol, à des trous dans le mur, à des jumelles près de fenêtres avec rideaux, à des journaux papiers, mais aussi (et surtout) aux informations de Rosa. Ses mots sur les événements sont tout aussi troublants que son absence : tout reste de l’ordre de l’imaginaire. De nombreuses années après, nous ne pouvons donc qu’imaginer l’angoisse et la souffrance de cette époque, par le biais de constitutions par l’imaginaire, et non de reconstitutions concrètes. L’horreur est toujours plus angoissant dans l’imaginaire.

Higinio est n’est donc plus seulement prisonnier de la situation politique de son pays. Il est également prisonnier de son imaginaire, qui lui assène ce changement de vie. Alors que les espaces qu’il habite vivent et se transforment au fil des quatre décennies, Higinio en reste prisonnier et ne peut évoluer avec. Comme figé dans la peur, il doit compter seulement sur les mots de sa femme Rosa, sur les fentes / trous qui permettent une vision partielle, et sur les sons qui traversent les murs / le sol. Il devient comme étranger de sa propre maison, comme écarté de l’espace, tout en y accrochant une présence physique. Il y a même tout un travail sur les portes et les fenêtres, pas uniquement par le biais de quelques scènes où Higinio regarde à l’extérieur avec des jumelles. Les portes et les fenêtres représentent à la fois le danger d’exposition du corps, mais aussi l’imaginaire d’une liberté lumineuse pour l’esprit. Comme une paralysie des personnages dans l’espace et dans le temps qui s’écoule. Nous avons l’habitude, au cinéma, de voir des personnages se mouvoir et évoluer dans des temps suspendus. Ici, UNE VIE SECRÈTE inverse le principe : ce sont les personnages qui sont suspendus, dans un espace et le temps qui évoluent. Une paralysie où la lumière est bien trop rare, rendant les espaces et le temps inaccessibles, où les corps sont constamment absorbés par des trous.

Même Rosa est absorbée dans un trou, plus implicitement. Surtout par amour pour Higinio, elle est isolée (et non enfermée) dans la maison familiale et évolue à petits pas. Des petits pas qui s’effectuent à l’extérieur du domicile, parce qu’à l’intérieur, Rosa est pris au piège de la peur de son mari. Elle vit cette souffrance de solitude et d’incertitudes face à l’avenir, alors qu’elle pourrait avoir le choix. Mais l’amour (et donc le mélodrame) entre en considération, et rend la paralysie et le manque de lumière encore plus bouleversant. Comme au tout début du film, où il y a une fureur du mouvement avec Higinio qui essaie de semer les troupes franquistes. Puis, il réussira à revenir auprès de sa femme, à rassembler leur couple, pour construire une vie bien différente. La paralysie finit par effacer (pour Higinio) et troubler (pour Rosa) le mouvement, dans cette peur du hors-champ. Un vrai sens de la claustrophobie, qui en résulte presque un film de fantômes : celui d’Higinio dont la peur lui permet de « hanter » sa propre maison, et celui de l’Histoire qui s’écoule dans le hors-champ. Les fantômes d’un espace et d’un temps qui se transforment, telle une résonance avec le présent. Alors que le régime de Franco a été volontairement effacé des mémoires collectives, dans le but d’atteindre une réconciliation nationale, le film convoque les fantômes de ce passé tût. Un passé transposé comme fantôme dans l’imaginaire collectif, qui se recompose par morceaux avec la souffrance des intimités troublées.


UNE VIE SECRÈTE (La trinchera infinita) ; Dirigé par Aitor Arregi, Jon Garaño, Joe Mari Goenaga ; Scénario de Joe Mari Goenaga, Luiso Berdejo ; Avec Antonio de la Torre, Belen Cuesta, Vicente Vergara, José Manuel Poga, Emilio Palacio ; Espagne / France ; 2h27 ; Distribué par Epicentre Films ; 28 Octobre 2020