Une colonie

Une colonie

Certains films n’ont pas un chemin précis, tout tracé, d’un point A à un point B. Ces films sont principalement des expériences contemplatives, dont leurs fins sont moins la résolution d’un problème qu’une expérience/évolution propre à un personnage. Avec UNE COLONIE, Geneviève Dulude-de Celles nous propose de vivre une expérience aux côtés de Mylia, incarnée par Emilie Bierre qui s’impose dans chaque plan alors que son personnage n’est pas toujours à l’aise et cherche sa place. C’est exactement ce type d’expérience qu’est le film : l’observation d’une adolescente qui découvre le monde autour d’elle, sans jamais chercher à se fondre dans la masse et à être comme les autres. Ainsi, Mylia s’impose à nos yeux, et la cinéaste nous permet d’intégrer complètement son point de vue, à ériger sa singularité comme principe fondamental de sympathie.

UNE COLONIE est également un film d’initiation, nous sommes invité-e-s à observer ce passage de Mylia d’un regard d’adolescente vers un regard très mature. Ayant du mal à se mouvoir et à apprécier les vanités des fêtes où elle est invitée, elle préfère le bois, faire du vélo sur les routes et parler de collection de photos. Dans la douceur et la chaleur de la photographie très impressioniste, Geneviève Dulude-de Celles fait le portrait de Mylia qui navigue entre ses anxiétés et ses désirs. Se mouvant lentement dans les espaces, ne se pressant jamais, Mylia s’intègre davantage aux couleurs sombres qu’aux couleurs vives où se déploie les lumières. En accompagnent les mouvements d’Emilie Bierre, le cadre prend le temps de composer une ambiance à la fois indécise et fougueuse. De la même façon, les attitudes posées et presque engourdies de Mylia permettent au cadre d’ouvrir les espaces, et de nous laisser contempler également une variété

La plupart des espaces sont silencieux, presque vides, mais pourtant très détaillés et esthétiques. Le cadre permet alors de présenter un environnement multiple à Mylia, jusqu’à projeter les émotions et les sensations de l’adolescente dans les images et les espaces. Geneviève Dulude-de Celles réussit parfaitement à projeter le calme ambiant à plusieurs moments, les désirs dans le regard et les hors-champ, les tourments dans l’obscurité et le flou, les errances dans des espaces ouverts et très lumineux, jusqu’à même apporter un côté organique à sa mise en scène – où il est toujours question d’avoir un rapport physique avec l’environnement instantané. Ces projections sont la preuve d’une ambition esthétique forte, où pourtant la solitude est au centre du film. Geneviève Dulude-de Celles crée même un décalage avec son cadre. Alors que le montage embrasse pleinement le point de vue de Mylia, et une narration dédiée à l’évolution des découvertes de celle-ci, le cadre n’est jamais frontal vis-à-vis de sa protagoniste. Comme ces figures dont il faut colorier l’intérieur, dont Mylia fait toujours dépasser les couleurs, le cadre dépasse les contours et filme Emilie Bierre de profil (voire même parfois de dos).

Une manière pour le regard de la cinéaste – et donc du cadre, de dépasser le simple portrait et de constamment laisser une place au mystère, à la progression. Comme si le cadre ouvrait pleinement le hors-champ pour permettre à Mylia de toujours s’y connecter dans toute sa singularité. Parce qu’au fond, l’adolescente est entre deux univers : elle est entre celui de son ami Jimmy (l’adolescent autochtone) et celui de son amie Jacynthe (le cliché de l’adolescente superficielle qui organise les fêtes). Mais à travers ces deux univers, Mylia traverse et fait l’apprentissage de plusieurs pressions sociales. Il y a le dysfonctionnement d’une famille qui éclate, il y a la pression au sein de l’école, et il y a tout un message sur le racisme. Car UNE COLONIE est évidemment un film à tendance politique, où les affres et les tragédies sociales du monde contemporain sont ici présentées comme déjà encrées dans la jeunesse. Le film pose plusieurs questions, dont celle de « qu’est-ce qu’être de couleur de peau blanche dans une société multiculturelle ? ». En parlant un peu de l’histoire de la colonisation, mais surtout d’embrasser la diversité, UNE COLONIE rend encore plus beau son sujet principal : l’observation d’une adolescente qui trace elle-même les contours d’une nouvelle vie.


UNE COLONIE
Réalisation, Scénario Geneviève Dulude-de Celles
Casting Emilie Bierre, Irlande Côté, Jacob Whiteduck-Lavoie, Cassandra Gosselin-Pelletier, Noémie Godin-Vigneau, Robin Aubert
Pays Canada
Distribution Wayna Pitch
Durée 1h42
Sortie 6 Novembre 2019

4 / 5

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