Un grand voyage vers la nuit

Un grand voyage vers la nuit

Bi Gan est le réalisateur chinois de 29 ans qui nous a gracieusement offert KAILI BLUES sur les écrans en 2016. Et on se souvient encore de cette ballade somnambulique et hypnotique, pleine de poésie, qui détenait déjà les promesses d’un cinéma très porté sur l’esthétique, mais surtout les promesses d’un cinéaste qui sait ce qu’il veut dans le cinéma. Si Bi Gan a compris quelque chose avec ses deux films, et encore plus avec UN GRAND VOYAGE VERS LA NUIT, c’est que le cinéma est une affaire de temps, d’espace et d’image avant tout. Que tout l’artifice de cet effet spécial qu’est le cinéma, tient à sa fabrication d’une temporalité, à l’exploration de nombreux espaces différents, et à la mise en mouvement d’images fixes. Ainsi, Bi Gan fait partie de ces cinéastes actuels qui marquera indéniablement l’Histoire du Cinéma, par son rapport à l’esthétique. Parce que le jeune cinéaste chinois travaille sur ces trois éléments, laissant le récit et la structure d’un scénario comme un détail supplémentaire. Il a compris que le cinéma est né d’une envie d’images en mouvements et de rapport à l’artifice temporel. UN GRAND VOYAGE VERS LA NUIT se construit alors en deux actes : une première partie qui se concentre sur le temps, et une seconde partie en 3D qui se concentre sur l’espace.

On pourrait reprocher à des cinéastes d’utiliser les mêmes motifs film après film. Ou on pourrait y voir une forme d’affirmation de la part de ces cinéastes, qui se tiennent à un style et à une identité esthétique. C’est le cas de Bi Gan. Que ce soit dans sa première ou dans sa seconde partie, UN GRAND VOYAGE VERS LA NUIT se déroule entièrement dans la ville de Kaili, exactement la même ville que dans KAILI BLUES. Source d’inspiration pour Bi Gan, la ville de Kaili n’est pourtant pas filmée comme dans le précédent long-métrage. Même si les rues semblent similaires, que l’on peut noter le retour des camionnettes, du scooter, des longues ruelles, des longues pentes descendantes, des cours d’eau calmes et des plans larges en plongée, ce deuxième long-métrage ne capte pas Kaili comme précédemment. Alors que la mélancolie traversait chaque instant dans KAILI BLUES, ce deuxième long-métrage distingue les intentions techniques. La première partie filme la ville comme une profusion de souvenirs pour le protagoniste. La seconde partie filme la ville comme un espace de rêves, de désirs et d’errance mélancolique. Entre souvenirs et désirs, le long-métrage dégage une idée du flottement avec la maîtrise d’une forme expressionniste qui tient parfois de l’onirisme. Parce qu’il ne faut pas se leurrer, Bi Gan réalise bien un film réaliste qui fait appel directement à la conscience et aux yeux des spectateur-rice-s, pour en faire ressortir toute la virtuosité de la sensorialité.

Sans en être la projection formelle, l’esthétique de UN GRAND VOYAGE VERS LA NUIT navigue toutefois entre souvenirs et fantasmes, dans une ambiance sensorielle qui pousse les personnages dans une sorte de méditation. Une sensorialité qui passe également par les abîmes : un voyage au coeur de la digression et du vertige des sentiments, comme ce corps poussé depuis l’entrée d’une mine vers son obscurité totale. C’est parce que Bi Gan place l’espace au-dessus de tout, que son film est dès le début très sensoriel. Plus le film progresse, plus les personnages se libèrent d’émotions et de sentiments, ils se libèrent dans les attitudes, et se mélangent entièrement avec les espaces – qu’ils en soient prisonniers ou qu’ils les (re)découvrent. Jamais dans la déambulation, ni même dans l’exploration, Bi Gan plonge sa mise en scène et son esthétique dans l’errance mentale et sensorielle. A la recherche du passé, en voulant remonter le temps, son protagoniste parcourt les espaces en les laissant se dévoiler petit à petit. Et surtout dans la seconde partie du film, un plan-séquence de presque une heure tout en 3D, ce sont les espaces qui sont mis en valeur. A partir de ce moment là, le protagoniste est soumis à l’infinité des espaces, se dirigeant continuellement vers l’horizon et le relief, parfois même pour revenir dans les mêmes espaces. Dans ce plan-séquence, c’est une caméra langoureuse qui flotte autour des personnages, autour de chaque bâtiment, bien au-dessus des rues ou au raz du sol, pour créer un miroir spatial à la première partie concentrée sur le temps. Ici, la poésie continue, mais le temps s’arrête dans un espace qui s’ouvre totalement à la sensation d’immersion.

UN GRAND VOYAGE VERS LA NUIT n’est surement pas linéaire, mais il suit bien une direction. Du temps des souvenirs jusqu’à la noirceur de l’immersion figée, le film part des sentiments pour se diriger vers la mélancolie. Des souvenirs jusqu’au rêve, de la sensorialité vers la mélancolie, de la quête vers l’errance, le film de Bi Gan côtoie plusieurs tons. Son film est comme un polar en plein sommeil, qui a des tendances à évoquer le thriller psychologique (une scène de torture en plein karaoké reste marquée dans les esprits, ou alors manger une pomme tout en pleurant, etc), mais qui fait surtout appel au mélodrame s’appuyant sur un film de fantômes. Le cinéaste va chercher plusieurs idées, afin de construire son ambiance et son esthétique autour de plusieurs fragments. Chaque moment de la première partie répond à un autre, qu’il soit le précédent ou le suivant. C’est là le tour de force de Bi Gan : troubler la perception et la compréhension. Avec un voyage dans une multitude de plans et de scènes sensorielles, puis une romance contée entre passé et présent, UN GRAND VOYAGE VERS LA NUIT se construit par fragments, afin de saisir les souvenirs comme ils viennent, comme s’ils s’appartenaient tous à des rêves incontrôlables. Que ce soit dans la première ou dans la seconde partie, le film donne l’impression que le protagoniste est prisonnier de ses souvenirs. Des souvenirs éphémères et purement immatériels dans une première partie, et des souvenirs convertis en mouvement tactile dans une seconde partie.

La perception et la compréhension sont troublées par le montage, surtout. Parce qu’en refusant la narration pure (dans une idée linéaire de la structure narrative), Bi Gan construit son film en déconstruisant le récit de son protagoniste. En mélangeant le passé et le présent ainsi, en brouillant les pistes, le cinéaste met en scène une romance qui s’est brisée en éclats. Bi Gan en filme donc les éclats, et les retranscris dans un voyage temporel et spatial qui se concentre sur le rêve et sur la mélancolie. UN GRAND VOYAGE VERS LA NUIT peut se voir comme un KAILI BLUES abîmé, avec des espaces beaucoup plus sombres, qui ne magnétisent plus les personnages, mais plutôt qui les laissent déployer leur langueur et leur aliénation. Chaque espace ressemble à l’exact opposé de ce qui était perçu dans KAILI BLUES : les fêtes laissent place aux ruines, la lumière des grands espaces verts laissent place aux ombres, le ciel brumeux mystérieux laisse place aux néons des souvenirs et à la noirceur de la nuit, etc. Finalement, UN GRAND VOYAGE VERS LA NUIT c’est deux baffes : une par la première partie, et une par la seconde partie. Mais c’est surtout la confirmation d’un jeune cinéaste qui tient ses promesses, et va déjà plus loin dans sa réflexion esthétique dès son deuxième long-métrage.


UN GRAND VOYAGE VERS LA NUIT
Écrit et Réalisé par Bi Gan
Avec Huang Jue, Tang Wei, Sylvia Chang, Lee Hong-Chi, Chen Yongzhong, Luo Feiyang, Zeng Meihuizi, Tuan Chun-Hao
Chine, France
2h18
30 Janvier 2019

5 / 5

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