Un couteau dans le coeur

Un couteau dans le coeur

Difficile de ne pas se souvenir de l’incroyable expérience que fut LES RENCONTRES D’APRES MINUIT. On peut donc définitivement compter sur Yann Gonzalez pour emmener le cinéma français dans d’autres contrées, lointaines et oniriques, déjantées et romantiques, vastes et plein de promesses. Contrairement à son premier long-métrage, Yann Gonzalez n’est plus totalement dans un huis-clos. Il ouvre son univers au monde extérieur, tout en gardant l’univers qui fait sa force. Dès le premier plan, jusqu’au dernier tout aussi magnifique, le cinéaste exprime un amour pour le cinéma. Certes il y a des références notables aux giallos ou à Brian De Palma, mais considérons l’oeuvre de Yann Gonzalez à part. Celle où un cinéphile se mêle à un cinéaste, mais dont le mélange nous offre un vrai plaisir de l’image. Déjà avec LES RENCONTRES D’APRES MINUIT, mais encore davantage ici avec UN COUTEAU DANS LE COEUR, le cinéaste français exprime un envoûtement des images. Comme il l’a indiqué dans un entretien pour Les Cahiers du Cinéma, il préfère parler de « film de l’imaginaire ». Que ce soit en tant que cinéaste, ou du côté des spectateurs, et même ses personnages (qui éprouvent de nombreuses sensations à tourner, ou lorsqu’ils revoient des images de films) : les images créent un impact fort sur les individus. Une passion qui permet le voyage vers le désir, une passion qui met en lumière le geste (artistique et romantique).

L’esthétique du film est toujours en pleine dualité : un imaginaire qui prend vit, face à un réel cauchemardesque. Parce qu’au-delà de l’amour pour le cinéma, Yann Gonzalez nous parle encore de l’amour tout court. Ce sentiment si vaste, qui ici fait souffrir, mais qui permet surtout d’échapper à la réalité. La volonté d’amour exprimée par la puissance des mots, la voracité du corps et le sans-limite de l’exubérance. Grâce à son univers très coloré, le cinéaste crée les vestiges d’un cinéma par le baroque. Les espaces filmés n’ont rien de connu, ce sont tous des projections directes des affects des personnages. Entre fièvre de cinéma et pulsion romantiquo-érotique, UN COUTEAU DANS LE COEUR est pas loin de ce que disait Michaell Powell avec PEEPING TOM (Le Voyeur, pour son titre français) : le cinéma est hanté par la vie et la mort (le cauchemar du réel), montre sa dimension malsaine et mortelle, puis donne l’opportunité de s’évader vers ce (et ceux) que l’on aime. En faisant de l’esthétique une projection des affects, Yann Gonzalez parle du cinéma comme une obsession collective, comme une pulsion libératrice, afin de faire parler les images là où le réel a du mal à s’aventurer.

L’imaginaire, l’image, la fièvre et l’amour sont donc autant de refuges pour ces personnages ravagés par le réel. Dans cette expérience collective, semblable à des forains, chaque personnage travaillant dans ce studio de cinéma pornographique est la figure unique d’un élan romantique. Yann Gonzalez met en scène des figures, telles des icônes, mais qui sont éraflées et abîmées. Loin de la simple adoration pour les références, UN COUTEAU DANS LE COEUR harmonise tout l’univers artistique d’un cinéaste, où les fantômes se croisent et reprennent vie grâce à un jeu de masques. Vanessa Paradis est l’exemple parfait de cette intention : le temps d’un cri de désespoir à Kate Moran sous la pluie, puis en plein bonheur et vitalité lorsqu’elle est sur le plateau de tournage. Mais ces fantômes ne sont jamais trop graves, trop sérieux, trop décalés ou déjantés. Yann Gonzalez arrive à trouver le juste milieu, dans les ruptures de ton. Nicolas Maury, qui apporte une indispensable sensibilité et un humour toujours percutant peu importe où il apparaît, est la figure parfaite du cinéma de Yann Gonzalez. C’est donc tout justement que son trio avec Vanessa Paradis et Kate Moran fonctionne. Toutes ces figures abîmées, ces fantômes, dans un ton constamment nuancé, nous offrent des sensations brutes.

Surement l’un des plus beaux gestes de cinéma en 2018, UN COUTEAU DANS LE COEUR mêle très habilement cet amour du cinéma avec cette pulsion d’imaginaire. Le film n’est jamais trop dans la subversion, il est surtout très généreux dans la manière de filmer les espaces où s’inscrivent les personnages. Une subversion maîtrisée, une générosité touchante, où le geste artistique raconte que le cinéma est surtout l’esthétique d’apparitions, où le plaisir onirique n’a pas de limite. Cela vaut autant pour les corps que pour les espaces. L’espace est d’abord le lieu d’un érotisme passionné, avant de devenir le lieu d’un romantisme troublant. Accompagnés d’un lyrisme mélodique envoûtant (la superbe musique de M83), tous ces espaces sont le fruit d’une audace : celle d’un cinéaste généreux avec son univers, et celle de personnages qui vivent pleinement leurs pulsions. Quand le vent vient alimenter une scène de baiser, quand la lumière d’une salle de cinéma fait apparaître toutes les angoisses intimes, quand une backroom immobilise les corps, etc, c’est que l’audace d’un geste crée de nouveaux espaces à l’intérieur de ceux qui existent déjà. L’imaginaire n’essaie pas d’effacer les espaces existants, mais tout simplement de les re-définir face à un désir intime. Subversif et drôle, angoissant et tragique, émouvant et romantique, UN COUTEAU DANS LE COEUR est à la fois le plaisir et la pulsion de l’imaginaire que produit le cinéma.

UN COUTEAU DANS LE COEUR
Réalisé par
Yann Gonzalez
Scénario de Yann Gonzalez, Cristiano Mangione
Avec Vanessa Paradis, Nicolas Maury, Kate Moran, Jonathan Genet, Khaled Alouach, Félix Maritaud, Noé Hernandez, Thibault Servière, Bastien Waultier, Bertrand Mandico, Jules Ritmanic, Pierre Pirol, Dourane Fall, Romane Bohringer
Pays : France
Durée : 1 h 42
Sortie française : 27 Juin 2018

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