Tout ce qu'il me reste de la révolution

Tout ce qu’il me reste de la révolution

Le cinéma français a bien des visages, mais la comédie domine largement le paysage. Il y a des films qui dont du bien, des films pas tout à fait comédies, mais pas tout à fait drame non plus. Des propositions qui se classent alors entre les deux, comme une nuance et un désir de l’instantané. Pas loin du feel-good movie, dans la lignée de Solveig Anspach, Agnès Jaoui ou Bruno Podalydès. Judith Davis incarne tout cela dans son film, où la comédie et le drame se côtoient pour attraper la tendresse, la bienveillance et la tragédie d’une situation foudroyante entre les personnages. Ne cherchant jamais à dénoncer, à provoquer ou à prendre parti, Judith Davis fait bien d’incarner elle-même le rôle principal. Elle incarne donc elle-même cet esprit de recherche, de geste qui fait tout basculer. Le point de vue de son personnage est le même que celui qu’elle possède en tant que cinéaste, et tant mieux. Elle ne cherche pas à changer le monde en un claquement de doigts, elle cherche les petits détails qui feront basculer une tension. Elle cherche l’alternative, celle où l’amour vaincra la mécanique d’une vie où les sentiments sont délaissés.

Judith Davis plonge entièrement dans son sujet, et surtout dans son regard. N’adoptant jamais pleinement le point de vue de la révolution (sociale et politique) prônée par certains personnages, et n’attaquant jamais le système actuel (étant seulement mentionné ici et là), elle se place entre les deux. Parce que le choix du système et de l’industrie, comme l’a fait la soeur – ou le choix de l’abandon, comme l’a fait la mère – ou le choix de la lutte, comme le fait la protagoniste, ne sont pas des directions dont s’intéresse Judith Davis. La cinéaste les épouse tous et les traverse, pour montrer quelque chose de plus tragique : comment le coloris social moderne sépare des êtres, sépare des familles et fait barrage au plus beau sentiment qu’est l’amour. A la croisée des convictions et des idéologies, TOUT CE QU’IL ME RESTE DE LA RÉVOLUTION capte les débris émotionnels d’une époque. La lutte qu’explore Judith Davis est moins dans le cri et les pancartes, et davantage dans la reconquête d’un noyau de tendresse et dans la suppression de la solitude.

Les poèmes remplacent les longs discours et les attitudes violentes, les regards désabusés remplacent la perturbation d’une activité, les échappées à deux remplacent la parole trop bavarde et gênante, etc. Judith Davis met en scène les corps de manière à les intégrer dans le paysage actuel. Là où certains auraient marginalisés les corps pour parler d’une déconnexion avec un monde cruel, il n’y a aucune cruauté dans TOUT CE QU’IL ME RESTE DE LA RÉVOLUTION. Le film est baigné dans un esprit de vivre ensemble, dans une idée de reconnecter les générations. Les corps traversent donc les espaces de manière très lyrique et mélancolique, comme si les personnages ne sont plus que les ombres d’eux-mêmes. Lavés de tous sentiments, les personnages sont alors pris dans une mise en scène faite pour passer de la lutte politique à une quête intime. C’est là toute la poésie bienveillante du film : passer doucement de la comédie au drame intime, tout en gardant en ligne de mire les rapports humains.

Judith Davis cherche, dans cette lutte politique et dans cette séparation qu’elle cause, une énergie humaine qui sait faire preuve de rage, de colère mais aussi d’amour et de joie. TOUT CE QU’IL ME RESTE DE LA RÉVOLUTION a ce côté joyeux où l’agressivité laisse place à la poésie des regards, du corps et parfois au bienfait de la parole. Bien que le film soit assez avare en parole, elle réussit toujours à trouver un cadre riche avec les énergies des personnages. Ce qui reste de la révolution est une lutte pleine de colère, balayant les sentiments intimes et fraternels. Pour travailler sa mise en scène très poétique et portée sur le rassemblement des corps, Judith Davis adopte une esthétique épurée et modeste. Toujours très proche de ses personnages, elle embrasse leurs corps et en même temps leur intimité. Parce qu’en accompagnant ses personnages avec le cadre, la cinéaste permet de trouver le ton bienveillant qui manque dans les rapports humains. Un film d’une infinie tendresse, qui ne cesse de porter la lumière réaliste sur ses personnages, afin de soutenir un regard rassembleur et amoureux.


TOUT CE QU’IL ME RESTE DE LA RÉVOLUTION
Réalisé par Judith Davis
Scénario de Judith Davis, Cécile Vargaftig
Avec Judith Davis, Malik Zidi, Claire Dumas, Simon Bakhouche, Mélanie Bestel, Mireille Perrier, Nadir Legrand, Yasin Houicha, Patrick Belland, Samira Sedira, Slim El Hedli, Émilie Caen, Jean-Claude Leguay, Mathilde Braure, Samir Guesmi
France – 1h28
6 Février 2019

3.5 / 5

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