Tijuana Bible, de Jean-Charles Hue

Tijuana Bible, de Jean-Charles Hue

Une bonne histoire, un bon récit et un super paysage ne donnent pas forcément un film abouti. Pourtant, TIJUANA BIBLE avait tout pour plaire et être bouleversant avec son vétéran américain, blessé en Irak, qui vit et erre dans les quartiers ténébreux de Tijuana. Il y fait même la connaissance d’une femme mexicaine, qui lui donnera un objectif et l’occasion de ressentir des sensations à nouveau. Alors que Nick erre dans la ville depuis longtemps, Ana est à la recherche de son frère disparu, également un vétéran. Dès le début du film, Jean-Charles Hue filme son protagoniste tel un fantôme dans les ruines d’un monde qui n’a pas grand chose à offrir. Avec son corps fatigué et maigre, sa chambre de motel qui lui fait office de logement, Nick est perdu dans les bas-fonds de Tijuana qui absorbe toute son énergie. Il est comme enfermé dans un espace complètement figé dans le temps, tel un lion dans une cage, où chaque rue est à mi-chemin entre la destruction et le manque de vision. Sauf que la mise en scène ne saisit pas la fureur et la misère d’un tel univers. Les mouvements sont bien trop contrôlés, échelonnés et dirigés. Il y manque beaucoup de spontanéité et de palpitations, pour faire le portrait d’âmes qui s’abandonnent totalement à cette misère.

Malgré cela, le film est tout le temps avec ses personnages, proche de leur chair et de leurs visages. Jean-Charles Hue n’hésite pas avec les plans serrés et les longues focales, pour faire le portrait de protagonistes qui vivent dans le traumatisme. Même avec beaucoup trop de musiques, TIJUANA BIBLE réussit assez bien à montrer Nick qui est connecté à chaque espace qu’il traverse et visite, comme s’il sait parfaitement à quoi s’attendre et comment les appréhender. En accompagnant ses personnages, le cadre ne dépasse jamais les frontières des bas-fonds de Tijuana, cherchant à vivre le traumatisme de l’intérieur. Mais voilà, comme précédemment, c’est la mise en scène qui bloque. La caméra s’amuse parfois à faire le tour du corps de Nick, et les personnages créent parfois leur propre mise en situation sans se laisser saisir par l’inconnu. TIJUANA BIBLE ne fait jamais ressentir le danger qui est suggéré, tellement l’accent est mis sur la tension criminelle plutôt que sur l’expérience de la misère et de l’abandon.

Bien que cette misère apparaisse légèrement, en toile de fond plutôt qu’en surface. Chaque personnage croisé est isolé, loin des rêves et des désirs, avec toujours quelque chose de matériel qui les empêche d’avancer ou d’espérer quoi que ce soit. Jean-Charles Hue ne laisse rien au hasard dans ses décors, il sait filmer des espaces dévastés et en ruines. Mais l’immersion ne prend pas, parce que les images semblent tout le temps captivées par la nécessité et la présence de la fiction. Une fiction qui cherche à styliser chaque mouvement, chaque moment, à en faire des éléments poétique plutôt que des sensation dramatiques / tragiques. Le cadre cherche davantage à trouver un symbole et une psychologie aux mouvements, plutôt qu’à en extraire l’expérience. Bien que l’épreuve d’une nouvelle violence (après celle de la guerre) est claire dans le récit et dans le ton, l’ambiance a beaucoup de mal à la retranscrire. En ayant trop tendance à pencher du côté de la stylisation de l’errance et du thriller très codifié, TIJUANA BIBLE oublie de faire ressentir un paysage qui s’apparente à un autre champ de bataille beaucoup moins lointain.


TIJUANA BIBLE ; Dirigé par Jean-Charles Hue ; Écrit par Jean-Charles Hue, Alex Guyot ; Avec Paul Anderson, Adriana Paz, Noé Hernandez, Giancarlo Ruiz, Alfredo Alvarado, José Leonardo Carrera, Yolanda Mez Garcia, Anthony A. Lobue ; France / Mexique ; 1h34 ; distribué par Ad Vitam ; 29 Juillet 2020