The Raft

The Raft

Certains documentaires cherchent à explorer et parler d’un événement du passé, tout en mélangeant des images d’archives (qu’elles soient en mouvement ou non) et des témoignages d’aujourd’hui. Marcus Lindeen effectue cette démarche esthétique pour THE RAFT. Le film raconte l’expérience du radeau Acali en 1973, où cinq hommes et six femmes embarquèrent sur un radeau à travers l’Atlantique, entre l’Espagne et le Mexique, dans le but de réaliser une expérience scientifique à propos de violence, d’agression et de sexe chez l’être humain. L’anthropologue Santiago Genovés est à l’origine de cette expérience, présent dans les images d’archives, mais décédé en 2013 et donc incarné en voix off par l’acteur Daniel Gimenez Cacho. Et comme le documentaire s’attache à raconter l’essentiel de l’expérience (les principaux moments, puisque 90 minutes sont bien trop courtes pour raconter 101 jours en mer), Marcus Lindeen doit présenter chaque personne qui était présente. Sauf que le cinéaste prend tout son temps, et le documentaire cabotine déjà au démarrage, en prenant vingt minutes pour présenter les personnes et expliquer la préparation du voyage.

Une exposition de vingt minutes dans un film documentaire, c’est réellement intenable et on comprend vite qu’il n’y aura pas beaucoup de propositions cinématographiques. Bien que la voix off paraît indispensable, due au décès de Santiago Genovés, elle est omniprésente. Cette manière de l’utiliser pour décrire explicitement des actions, ou pour raconter une ambiance, ou pour suggérer des pensées, et même pour livrer une intimité, permet à Marcus Lindeen de lui donner une fonction plus dense. Alors que Santiago Genovés apparaît surtout dans la dernière demi-heure du film, prenant de plus en plus de place au montage et à l’image, la voix off qui le représente est comme celle d’un manipulateur de marionnettes. La voix off est telle un personnage mystérieux et hors-champ qui plane au-dessus des personnes filmées. Elle englobe donc toutes les paroles qui ne peuvent être restituées dans les images d’archives.

Tandis que le documentaire ne s’arrête pas uniquement aux archives, Marcus Lindeen met en scène une reconstitution de la surface du radeau, dans un studio. Tout de bois, cette reconstitution est au centre d’une pièce où le sol et tous les murs sont complètement noirs. Le cinéaste décide de faire ses témoignages comme des interviews frontales, mais avec du fond noir tout autour des visages. En faisant cela, le cinéaste isole complètement les personnes et fait de leurs paroles comme des lignes sorties de l’imaginaire. Absolument contradictoire avec la sincérité et l’émotion recherchée dans les témoignages. Surtout que, en ayant du noir absolument partout, Marcus Lindeen semble vouloir trouver une forme d’obscurité vis-à-vis de l’expérience. Comme si elle n’avait pas quelque chose de nécessairement joyeux. Alors que cette réunion des passagers encore vivants est absolument joyeuse et nostalgique. L’écho (avec la reconstitution du radeau, tout de bois) ne rend pas compte de l’amitié qui s’est forgée. Cette reconstitution partielle apporte une touche artificielle dans une histoire qui n’en a pas besoin.

Toutefois, grâce aux images d’archives, Marcus Lindeen réussit à capter le paradoxe de Santiago Genovés. Celui où, en cherchant à comprendre la violence pour essayer de l’éradiquer, finit par essayer de la créer et de l’alimenter. Le cinéaste a donc bien choisi ses images d’archives : même s’il va un peu trop à l’essentiel et fait des énormes bonds temporels dans l’expérience, il se concentre sur un enchaînement purement lié à la fiction. Il y a l’exposition des personnages et la préparation du voyage, il y a les bases de l’expérience qui s’installe dans les premiers jours du voyage, il y a une intimité et un collectif qui se crée, il y a un élément perturbateur, il y a la tentative pour résoudre le problème, puis il y a la conclusion moralisatrice de l’ensemble. THE RAFT progresse de manière très narrative, malheureusement, mais les images d’archives choisies permettent de rendre compte du collectif qui se forme tout en amitié et en solidarité. Il n’y a jamais un seul plan avec une personne esseulée ; même si le radeau permet le rapprochement par sa petite taille, les images réussissent à maintenir ce rapprochement.

Ce que l’on pourra notamment reprocher à cette structure très narrative et très proche de la fiction, est la manière de Marcus Lindeen de faire basculer les points de vue. Assez neutre dans son exposition, THE RAFT épouse très rapidement le point de vue de tous les membres du voyage, un à un, pour faire résonner un seul point de vue collectif. Sauf que, dès que l’élément perturbateur arrive, le documentaire et sa voix-off basculent instantanément dans le point de vue de Santiago Genovés. Alors que Marcus Lindeen avait réussi à s’approprier pleinement le récit aventureux en se focalisant sur l’expérience d’un collectif, il finit par tomber dans le piège du récit à la première personne (celle du scientifique). Cela n’efface pas la direction que prend le documentaire, dans son final touchant et libérateur. En libérant quelque peu la parole, le documentaire capte la réponse recherchée à la violence, grâce à quelques mots et au montage de nombreuses images d’archives : l’amour, la parole et l’unité.


THE RAFT
Écrit et Réalisé par Marcus Lindeen
Avec Daniel Gimenez Cacho
Suède, Danemark, Allemagne, Etats-Unis
1h35
13 Février 2019

3 / 5

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