The Perfect Candidate, de Haifaa Al Mansour

The Perfect Candidate, de Haifaa Al Mansour

Retour en Arabie Saoudite pour Haifaa Al Mansour, après des détours en Grande-Bretagne (MARY SHELLEY), et aux États-Unis (NAPPILY EVER AFTER et un épisode de série). Après le tout premier saoudien qu’elle a dirigé (le merveilleux WADJDA), la cinéaste revient dans un paysage local saoudien. Dans un village où la route menant à la clinique est dans un état désastreux, la docteure Maryam tente d’exercer son métier du mieux possible avec des patients masculins refusant son aide. THE PERFECT CANDIDATE contient à nouveau les thèmes chers à Haifaa Al Mansour : la condition de la femme au sein d’une société, et la place de la famille dans cette société dirigée uniquement par des hommes. Comme à son habitude, la cinéaste ne pose pas ses personnages féminins comme des victimes, leur permettant d’utiliser les moyens offerts par un système pour les retourner contre celui-ci. Il y a une grande liberté qui se déploie dans les mouvements des personnages féminins, que la cinéaste n’enferme jamais comme l’aimeraient les personnages masculins.

Pour cela, Haifaa Al Mansour adopte une forme très sobre, très modeste. Elle ne cherche jamais à ce que la fiction ne dépasse son sujet, ni à ce que l’imaginaire des personnages féminins ne soit une évidence esthétique. Dans les nombreux champs/contre-champs, dans l’afflux important de dialogues, puis en s’appuyant surtout sur des plans fixes et quelques travellings lents : l’esthétique est comme l’expression d’une condition figée. Même en donnant toute la liberté spatial aux personnages, le cadre montre une société fixée sur des images précises dont il est difficile de s’affranchir. Par la sobriété de son cadrage, Haifaa Al Mansour capte aussi bien le désir d’émancipation / de liberté des personnages féminins, que l’obstacle d’une condition sociale très froide / clinique. Telle la soirée d’investiture de Maryam pour convaincre des femmes du village de voter pour elle : d’autres femmes défilent, comme si elles se créent un chemin au sein-même du brouillard. Avec toutes les couleurs et la lumière de cette scène, c’est toute la bienveillance solaire envers les femmes du film qui frappe le cadre. THE PERFECT CANDIDATE est peut-être figé dans son cadre, mais c’est pour mieux placer le point de vue à l’intérieur de cette condition sociale, pour ouvrir depuis cet intérieur une fenêtre vers de nouvelles possibilités.

Ainsi Haifaa Al Mansour s’abstient de tout effet supplémentaire dans son esthétique, ne cherche pas à créer des élans poétiques et tragiques pour ses personnages. Le film garde constamment un ton très clair, très explicite, pour justement laisser les personnages s’exprimer librement (aussi bien physiquement que par la parole) et être tous percutants à leur propre manière. Cependant, cette abstention de tout effet est également celle de toute prise de risque esthétique. Même si la formalisation d’une condition sociale figée est percutante, les inspirations intimes des personnages ne se propagent jamais jusqu’au cadre. Il en ressort tout de même le sentiment que la mise en scène et le regard sont très étriqués, qu’il y a une succession de blocages : tel un resserrement forcé sur le sujet, qui manque de vie en dehors des obstacles rencontrés. Pourtant, il y a de très beaux gestes envers les personnages. Avec tous ces décors différents, entre la campagne de Maryam et la tournée de son père, la cinéaste saisit cette intention de trouver un espace d’expression pour parvenir à un désir profond. Que ce soit par l’art ou par la politique, il s’agit d’explorer de nombreux espaces pour propager le désir des protagonistes, et de trouver un endroit où le partage peut s’effectuer.

Dans cette recherche d’espaces d’expressions, Haifaa Al Mansour crée un miroir intéressant entre la mise en scène et le visionnage d’un film. Alors que Maryam et son père cherchent des espaces pour exprimer leurs désirs, leurs passions, leur détermination, la cinéaste les confronte petit à petit à des groupes de personnes de plus en plus nombreux. Comme si Maryam et son père cherchent à trouver et convaincre des publics. Tout comme le public de cinéma est dans la salle en train d’assister aux expressions (politique et artistique) de Maryam et de son père. En même temps que les deux protagonistes s’adressent à leurs concitoyen-ne-s, Haifaa Al Mansour s’adresse à nous. Maryam et son père présentent leurs ambitions, et THE PERFECT CANDIDATE nous montre et nous parle de la société saoudienne. Bien que les voyages respectifs de Maryam et de son père manquent d’intensités pour capter le choc que produisent leurs expressions, la mise en scène de Haifaa Al Mansour est telle une incrustation. Maryam n’hésite pas à pénétrer dans les espaces occupés par les hommes (ce qui est problématique en Arabie Saoudite), et son père se donne en spectacle sur scènes en s’invitant dans des espaces inconnus. Une mise en scène qui lie et connecte les hommes et les femmes, alors qu’ils sont pourtant séparés par la société et les espaces. Comme avec le patient âgé de Maryam à la clinique qui revient régulièrement dans le récit : il s’agit de réussir à se rapprocher, à réduire les écarts.

Cependant, THE PERFECT CANDIDATE montre souvent que sa mise en scène se retrouve limitée par l’effet figé du cadre. Au point que ce film n’a plus l’élan fougueux et vibrant de WADJDA. Le décor semble ici plus lointain, malgré l’exploration de plusieurs espaces. Alors qu’il y a même la mention de « réparer » un espace (cette route chaotique et dangereuse pour arriver à la clinique), et que la protagoniste soit docteure, l’environnement dans lequel vivent les personnages n’apparaît jamais aussi cruel et austère que dans WADJDA. La fenêtre sur le monde, sur la société saoudienne est toujours présente, mais semble être réduite. De ce fait, la mise en scène s’inscruste mais le cadre n’approfondit pas la perspective, pour essayer de montrer la difficulté de faire coexister la recherche d’espaces d’expressions avec des espaces dévastés par l’insensibilité primitive. Cela n’empêche pas Haifaa Al Mansour de garder son approche qui mêle l’insolite et l’optimisme, en accompagnant et poussant ses personnages (corps, regards et paroles) à se confronter à des situations sans la moindre provocation. THE PERFECT CANDIDATE traverse une condition insolite qui ne peut se voir disparaître, pour créer le mouvement optimiste d’une nouvelle génération.


THE PERFECT CANDIDATE ;
Dirigé par Haifaa Al Mansour ;
Scénario de Haifaa Al Mansour, Brad Niemann ;
Avec Mila Al Zahrani, Dhay, Nora Al Awad, Khalid Abdulraheem, Shafi Alharthy, Tareq Ahmed Al-Khaldi, Khadeeja Mua’th ;
Arabie Saoudite / Allemagne ;
1h45 ;
distribué par Le Pacte ;
12 Août 2020