The Crossing, de Xai Bue

The Crossing, de Xai Bue

Pour son premier long-métrage, la cinéaste chinoise Xai Bue choisit de placer son intrigue dans un juste milieu, caractérisé par une frontière. Il s’agit des points de contrôle pour passer de la Chine à Hong-Kong, et inversement. Un juste milieu très troublant, quand on pense à la situation de tensions actuelle. Pourtant, THE CROSSING ne se veut pas un film avec un regard commentant la politique, car la frontière devient rapidement une métaphore. Avec une adolescente étudiante comme personnage principal, la frontière devient le lieu du rite de passage vers le monde adulte. Comme si le passage de la frontière, avec toute l’angoisse que cela suscite chez la protagoniste, est une initiation brutale et accélérée vers la responsabilité du monde adulte. Peu importe de quel côté Peipei passe, elle entre petit à petit du haut de ses 16 ans dans un univers violent et déstabilisant. Un rite de passage très justifié par la réussite qu’a Xai Bue de saisir l’impulsivité et l’impatience de la jeunesse qu’elle filme. Pourtant, Peipei est un personnage timide, mais qui n’hésite pas à intégrer un gang de criminels, caractérisant le risque comme moteur de vitalité pour la jeunesse.

Un mouvement qui trouve sa raison d’être par la manière qu’a Bai Xue de filmer les deux espaces : la Chine et Hong-Kong. La cinéaste possède une grande sensibilité à distinguer les deux espaces par leur impact sur la protagoniste. En Chine, le film se compose de plans fixes assez mélancoliques et pleins de solitudes. Alors que lorsque Peipei franchit la frontière, Hong-Kong est un espace remplit de douceur, de frivolités, de rêves, d’étourdissements. Comme si l’entre-deux de la frontière permet de passer de l’isolement vers l’agitation collective, de la léthargie vers une jungle rêveuse. Alors que tout semble accablé dans les scènes en Chine, tout est scintillant dans les scènes à Hong-Kong, telle une plongée dans l’exact opposé. Soit capturée seule par la caméra, ou alors que celle-ci la pousse au bord du cadre, Peipei est une figure détachée de tout ce qui se passe autour d’elle, comme si elle ne faisait pas réellement parti de chaque environnement qu’elle emprunte. L’esthétique de THE CROSSING est à l’image de sa protagoniste : vulnérable.

Ainsi, Bai Xue met en scène principalement des moments qui placent Peipei en difficulté. Chaque nouvelle séquence et chaque nouveau franchissement de la ligne forment une escalade supplémentaire dans la vulnérabilité de la protagoniste. THE CROSSING est un film qui se situe toujours entre l’épanouissement et le danger, dessinnant le portrait d’un trouble et d’une distanciation qui ne peuvent qu’augmenter. Une belle manière de se concentrer uniquement sur sa protagoniste, jusqu’à même finir par écarter certains personnages présents dès le début, pour faire une étude de personnage (donc de Peipei, afin que le mouvement du film soit son propre mouvement) et non une étude de la jeunesse. Une manière de permettre au récit de se diriger progressivement vers la question de l’abandon de soi, qui va indéniablement changer l’identité et les attitudes de Peipei.

Alors que Bai Xue utilise des ruptures de tons pour y parvenir (que ça soit lors de passages à la frontière, ou au fil de rencontres, voire avec l’accumulation de missions de plus en plus dangereuses), elle ne les met pas à profit pour que les espaces continuent à avoir un impact significatif sur sa protagoniste. Au début, le film fait preuve d’une grande légèreté très agréable pour montrer le côté rêveur et impulsif des deux adolescentes. Ensuite, dès qu’il faut passer la frontière sans pour autant être une membre du gang, la tension augmente petit à petit. Puis, une fois devenue une membre du gang à part entière, THE CROSSING se dirige vers la succession d’étapes dramaturgiques, plutôt que de continuer à cultiver des instantanés comme c’était le cas depuis le début. Comme si l’intégration dans le gang devenait une excuse pour superposer plusieurs couches dramaturgiques, dans une répétition à l’ambiance très hésitante. Cependant, le long-métrage est un geste très prometteur, de mouvement étourdissant et vulnérable dans un entre-deux dangereux..


THE CROSSING (Guo chun tian) ;
Écrit et Dirigé par Xue Bai ;
Avec Yao Huang, Gang Jiao, Elena Kong, Kai Chi Liu, Hongjie Ni ;
Chine ;
1h40 ;
distribué par 3L Films ;
12 Août 2020