Sibel

Sibel

S’il y a bien une chose qui ressort fortement pendant le visionnage de SIBEL, c’est l’attention portée sur l’espace extérieur naturel. Là où s’aventure Sibel est une forêt très vaste, très diverse et très silencieuse. Les plans larges du duo de cinéastes peut apporter son lot d’angoisse et de suspense. Mais le film ne prend jamais les allures d’un thriller, même dans tous ces moments où Sibel est filmée en train de courir (que ce soit en plan large ou en plan subjectif) ou de chasser le supposé loup qui circule dans la forêt. Le duo de cinéastes préfère explorer la forêt comme un espace très organique, vital pour s’exprimer, lié au mouvement du corps et très sensoriel quand il permet à l’héroïne de prendre sa liberté. Pour cela, la mise en scène de C.Zencirci et de G.Giovanetti est très portée sur l’énergie physique, sur le rythme du mouvement permanent, sur l’idée de l’effort, et sur les effets positifs de la détermination. La forêt est un terrain d’expression, de liberté et de lutte pour Sibel. Cela permet au duo de cinéastes de lier le cadre à leur héroïne : la caméra accompagne chaque geste de Sibel, qu’ils soient libérateurs ou marginalisés par le reste des personnages. A hauteur de son héroïne, le film accorde tout son temps à créer ses mouvements, plutôt qu’à rebondir constamment sur les luttes avec les habitants locaux. Le peu d’interaction suffit largement à la narration, il est juste dommage que la tension qui se resserre autour d’elle ne se fasse pas ressentir dans le hors-champ, lorsque les cadres accompagnent le mouvement dans les extérieurs en forêt.

Et même au-delà d’être très intéressant et très beau dans son apport de vitalité et de sensorialité, il est dommage de constater que les espaces de la forêt (ainsi que la cabane) n’évoluent pas en même temps que Sibel évolue. Le regard porté sur les espaces reste sensiblement à l’identique, faisant de la forêt un simple refuge libérateur pour Sibel. Alors que, dans son évolution, l’héroïne tente constamment de montrer que la forêt est un espace qu’elle contrôle, qu’elle maîtrise, qu’elle comprend, avec lequel elle est en cohésion parfaite. Cela n’empêche évidemment pas le côté fantasque de la forêt, et c’est tant mieux. La forêt est porteuse d’espoir pour un changement de mentalité (via l’attitude et la marginalisation de Sibel), remplie de mythes et de croyances qui permettent de faire apparaître les rêves (le rocher des mariées) et les peurs (le prétendu loup). Déjà rejetée par la société locale car elle est muette, Sibel va aussi faire une rencontre dans la forêt : cela permet au film d’ajouter un regard supplémentaire. Outre le regard optimiste et bienveillant des cinéastes pour leur héroïne, c’est un nouveau regard affectif qui survient avec l’arrivée du mystérieux Ali. Mais ce n’est pas qu’une question de regard, car cette rencontre permet à Sibel de voire renaître sa sexualité. Grâce à cette rencontre et à l’évolution de leur relation, puis grâce à l’immensité de la forêt qui offre une possibilité énorme d’expression à Sibel, celle-ci peut maintenant s’affirmer en tant que femme qui combat pour sa liberté. Malgré une exposition bien trop longue, le film est très touchant lorsque Sibel et Ali forme un duo où la forêt devient leur terrain pour ré-inventer les rapports humains.

Parce qu’au fond, SIBEL n’est rien d’autre qu’un film féministe, où Sibel incarne l’affirmation dans un coloris local renfermé sur lui-même et coincé dans leur passé consumé par les traditions plus ou moins absurdes. Là où Sibel se voit renaître une sexualité et une affirmation de féminité, c’est parce qu’au début du film, elle est telle une sauvageonne qui bouscule l’ordre établit. Ce n’est pour rien que le film se déroule dans un village, et donc une forêt, en bord de montage. Il y a quelque chose de très aventureux, de sauvage et de risqué pour l’héroïne. C’est ici qu’intervient la force primitive du film. Car dans leur mise en scène, C.Zencirci et G.Giovanetti donnent tout le temps et la force aux mouvements de leur héroïne, alors que le dictat local est une conviction figée (dans le temps et dans l’espace). Je n’ai pas utilisé le terme de « héroïne » autant de fois pour rien. Je l’utilise très rarement. Mais ici, avec SIBEL, Cagla Zencirci, Guillaume Giovanetti filment effectivement le courage et le pouvoir d’une protagoniste féminine qui bouscule l’ambiance environnant, qui s’affirme en tant que femme, et qui montre sa manière de réussir seule grâce à sa détermination et son énergie. Surtout quand on remarque rapidement que le film ne comporte absolument aucune musique : toute l’ambiance alterne entre les bruits d’ambiance et le silence absolu, une manière de laisser respirer les espaces et s’exprimer les mouvements de l’héroïne. Peut-être pas assez abouti dans la mise en scène de ses espaces forestiers, mais SIBEL est un très beau geste envers un personnage féminin qui n’est pas présenté comme ordinaire et conforme.


SIBEL
Réalisé par Cagla Zencirci, Guillaume Giovanetti
Scénario de Cagla Zencirci, Guillaume Giovanetti, Ramata Sy
Avec Damla Sönmez, Erkan Kolçak Köstendil, Emin Gürsoy, Elit Iscan, Gülçin Kültür, Sevval Tezcan, Meral Cetinkaya
Turquie, France, Allemagne, Luxembourg
1h35
6 Mars 2019

3 / 5

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