Sauvages

Sauvages

Écrit et Réalisé par Tom Geens.
Avec Paul Higgins, Kate Dickie, Jérôme Kircher, Corinne Masiero.
Royaume-Uni / France – 105 minutes – 9 Mars 2016
Festival de Cinéma Européen des Arcs 2015 : compétition.
Festival du Film Britannique de Dinard 2015 : compétition / hitchcock d’or.

Dans le titre original, qui convient bien mieux, COUPLE IN A HOLE annonce déjà la couleur du film : l’enfermement d’un couple dans un sombre et étroit espace. Ils n’y sont pas forcés, cela vient d’eux-mêmes : après la perte de leur fils dans un incendie, le couple vit dans les bois et abrités dans un trou. Le traumatisme, la tristesse et la mélancolie sont présents durant tout le film. Notamment sur Kate Dickie, qui joue la mère désemparée et choquée. Puis sur Paul Higgins, jouant le père qui essaie de revenir à la vie civilisée. Il y a également Jérôme Kircher et Corinne Masiero (tous deux dans LOUISE WIMMER de Cyril Mennegun) jouant un couple français qui aide le couple britannique à se nourrir, enfin surtout lui.

Poésie esthétique
Le long-métrage de Tom Geens est une véritable poésie esthétique. Les bois sont une source d’inspiration pour le cadre, qui capture toute une multitude de couleurs diverses (surtout le vert et le marron), et saisit une lumière remplie de sagesse et délicatesse envers les personnages. Les images en seraient presque une idée romanesque, tant les costumes riment avec les couleurs du bois, et que le comportement du couple britannique s’adapte à ce bois. L’esthétique de ce bois, avec quelques fois des plans larges sans comédiens, est abordée de façon à ce que l’espace soit une étape vers le futur. Telle une transition de la perte instantanée vers la reprise du quotidien. La nature sauvage du bois symbolise la douleur de la perte en plein deuil.

Dans cette esthétique poétique, le film aborde plusieurs aspects afin de ne pas s’inscrire dans un seul genre. Et surtout, le trouble de l’existence et de l’isolement sont traités à travers plusieurs approches. La première serait les abîmes, là où Kate Dickie reste jours et nuits dans leur trou et quelques fois en sort à quatre pattes. En contact total avec le sol, elle côtoie la mort comme si son état est déjà scellé. Mais aussi, la mort s’exprime par le corps qui se blesse souvent : le sang qui coule et les bestioles du bois constituent l’environnement mortel des personnages. D’une autre part, l’esthétique peut se regarder comme une libération. D’abord pour John (aka Paul Higgins) qui ne trouve dans ce bois qu’une étape entre la souffrance et le retour dans son habitat d’origine (la ville ou l’Angleterre) : la chasse, l’étendue infinie, … sont autant de possibilités de survivre. Puis pour André, incarné par Jérôme Kircher, qui voit dans une potentielle amitié avec John : leur rapprochement des corps diminue l’étendue du bois et ouvre le champ à une fable humaine.

Il est également possible de parler d’illusion ou même de surnaturel dans cette esthétique. Notamment pour l’élément surprise dans le final, qui reste inexpliqué et ouvert aux interprétations. Mais également pour la lumière, qui parfois vient s’incruster telle un rayon divin où le fils décédé formerait effectivement une présence immatérielle. Enfin, l’illusion provient essentiellement de la solitude : les plans subjectifs (souvent des plans larges) captent les paysages comme un lieu où le pire peut arriver, comme le meilleur, dans un sentiment de paranoïa continu.

Comment filmer un bois
Dans ce cas, on pourrait se demander comment il faut filmer le bois, qui peut être perçu comme le cinquième personnage du film. Avec l’hypothèse de l’illusion, celles de l’opposition entre les abîmes et la libération, le long-métrage se propose dans deux systèmes. Tout d’abord le mélodrame, car tout le récit et tous les comportements se basent sur un tragique décès. Ensuite, le thriller apparaît, puisqu’il y a cette crainte des français envers ces étrangers britanniques qui vivent dans le bois. Là où les deux vont se mélanger, c’est dans l’observation. La caméra observe les personnages observer les autres. In situ, le bois devient l’espace piège entre le chasseur et la proie, mais dont les interprètes sont toujours échangés.

Le bois est alors l’élément premier qui initie l’ambiance du film. Parce qu’avec une telle esthétique, et le mariage des tons, le cinéaste propose d’abord de regarder le bois. Et le résultat qui en ressort, c’est que peut importe la situation et la temporalité, les différents espaces du bois paraissent les même. Il y a cette égalité dans le territoire qui démontre que John est bien pris au piège, par la décision de sa femme. Le trou devient alors le seul élément spacial où tout est calme et sûr. C’est dans cette idée que le hors-champ devient vite important, parce que la crainte d’autrui (la fameuse phrase prononcée trois fois par Kate Dickie : « Did someone see you ? » traduite en « Est-ce quelqu’un t’a vu ? ») s’exprime par l’inconnu, par ce qui n’est pas encore arrivé. Donc, peu importe l’espace du bois dans lequel se trouve le couple, il y a toujours l’angoisse et la terrible possibilité qu’un(e) français(s) débarque et les remarque.

La volonté de réalisme
Cette crainte d’autrui s’exprime aussi autrement, à travers un élément précis du scénario. Il y a cette dichotomie de l’appartenance, où les français craignent les britanniques vivant dans le bois, et inversement. Il s’agit de l’angoisse de ce qui est étranger, avant que les deux personnages masculins se rapprochent et fondent une amitié. Ici, la chaleur humaine s’amplifie (autrement qu’au sein des couples). Avec le traumatisme, la chaleur humaine, l’idée de l’étranger : il y a ces rapports humains traditionnels du drame. Le but du long-métrage est donc de chercher à aller davantage dans le réalisme, afin que l’ambiance du bois devienne insoutenable émotionnellement.

Dans cette volonté de réalisme, qui est plutôt efficace (le très beau final rompt avec le réalisme), il y a de la place pour la spontanéité et l’improvisation. Cela se remarque dans la mise en scène, où le peu de dialogues demande une intégration particulière au décor du bois, de se l’approprier et d’en faire une partie de l’âme des personnages. Le film est comme cela, au fond, spontané par rapport à l’évolution dans les rapports humains, tout en s’alignant dans une esthétique poétique qui permet l’improvisation des comédiens.

4 / 5

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