Rosie Davis

Rosie Davis

Avant VIVA sorti en 2016 et maintenant ROSIE DAVIS, Paddy Breathnach est surtout connu pour être associé à la comédie et à l’horreur. Le voilà désormais qu’il s’emploie dans le drame social à caractère réaliste, et cela lui va plutôt bien. On dit toujours que les britanniques et les irlandais ont le don pour nous offrir des drames sociaux touchants, bouleversants et sublimes, tout en ayant leur propre recette magique (personne ne les égale dans ce domaine). Et la grande force de ROSIE DAVIS est de se concentrer sur une temporalité limitée : le film suit sa protagoniste Rosie pendant 36 heures – soit deux journées et une nuit. C’est une famille qui n’est pas difficile d’aimer dès les premières minutes. Parce que le récit de Roddy Doyle démarre directement deux semaines après leur éviction de leur ancien logement. Ainsi, le film s’ouvre avec une partie de la famille dans la voiture, au téléphone pour trouver une chambre d’hôtel pour la nuit. On aime cette famille aussitôt, car nous sommes déjà immergés avec eux dans leur défi principal quotidien. Nous avons là une chronique touchante car le cinéaste et le scénariste arrivent à équilibrer et mélanger la bienveillance et la cruauté (avec des pointes d’humour venant des enfants).

La voiture a un rôle évidemment essentiel dans le film, puisque la protagoniste Rosie y passe toute sa journée, que ce soit pour accompagner / récupérer ses enfants ou pour téléphoner à des hôtels pour obtenir une chambre. Alors que le thème du parcours, de la quête ou du désir pourraient tous être abordés, Paddy Breathnach choisit de tourner la crise du logement en une sorte de claustrophobie. C’est effectivement ce qu’il y a de plus surprenant et de plus fascinant avec ROSIE DAVIS, où les nombreux plans en voiture montre l’envie et le besoin urgents d’en sortir. Et même si les différentes obligations de la journée (aller au travail pour le père, aller à l’école pour les enfants) les font sortir de la voiture, ils y reviennent toujours le soir. Alors que la chambre d’hôtel qu’ils arrivent à obtenir (lors de la première nuit du récit) n’est qu’une solution de courte durée, elle est cadrée comme une bouffée d’air frais, comme un espace qui redonne de l’énergie et de la dignité, et y est mis en scène un semblant de terrain de jeu (le fils qui joue dans le couloir, qui saute sur le lit, s’endormir dans les draps, etc). Bien au-delà de la peur de ne pas trouver de chambre d’hôtel pour la nuit, c’est la peur de devoir rester dans la voiture qui domine l’ambiance du film. C’est sur ce point ci que l’esthétique et la mise en scène de Paddy Breathnach se démarquent. Parce que chaque situation converge vers cette peur.

Une mise en scène qui va toujours à contre-courant de la masse, incarnée par les personnages secondaires et figurants. Que ce soit au restaurant où travaille le père, aux écoles des enfants, lors d’une visite de maison, les protagonistes sont collés contre les murs, éloignés du mouvement de masse, toujours dans le mouvement inverse et se distinguent toujours en prenant la direction d’une extrémité du cadre. Paddy Breathnach ne met pas en scène le rejet, mais l’abandon. Il y a une volonté des personnages de jouer la carte de l’intégration, de l’ordinaire, mais ils sont toujours relégués en attente. Face à cela, Paddy Breathnach met en scène également de vrais moments de bravoures, de détermination, de tendresse et de dignité. Que ce soit une scène d’exaltation joyeuse entre deux appels téléphoniques, un plan-séquence complètement fou sur Rosie qui traverse tout un vaste carré d’herbe, ou une saisissante / bouleversante scène de trampoline abandonné, il y a un vrai sens du mouvement et de capter des moments forts dans une seule journée de cette famille. Jusqu’au regard déplaisant d’une serveuse en soirée (qui n’a pas besoin de dire un seul mot pour comprendre son mépris et intolérance), ou même avec les soucis propres des enfants à leur écoles, Paddy Breathnach met en scène ces petites choses de la journée qui deviennent de grands défis. Des moments à affronter, avant que le noir complet ne revienne. Des instants tragiques ou joyeux, qui ont forcément une résonance pour les journées futures des personnages. ROSIE DAVIS explore davantage que la claustrophobie de la voiture, le film explore également comment ces petits moments du quotidien sont les vrais défis afin d’éviter une apocalypse intime.

Pour cela, le cadre de Paddy Breathnach accompagne toujours les personnages dans leur douleur, et s’ouvre toujours quand il est question de donner un peu d’espoir. Le cinéaste n’hésite pas à faire durer les plans : pour capter la sensibilité, la vulnérabilité, la force qui provient de l’unité familiale et l’émotion qu’il éprouve à prendre le temps de regarder ces personnages. C’est le secret de la réussite de ROSIE DAVIS : Paddy Breathnach prend le temps de développer ses scènes. Au-delà d’une esthétique du cloisonnement, du corps rétracté et errant, il y a une véritable esthétique lyrique et poétique qui s’inclut dans une triste réalité. Avec les doigts sur une vitre pleine de buée, en captant les routes interminables, la furtivité des espaces, la lumière naturelle qui touche le caractère émotionnel et non sensoriel, puis le cadre qui accompagne chaque mouvement des membres de la famille. Les plans durent et le montage suggère une urgence constante, une impression de devoir être partout à la fois, mais que tout cela est voué à la désillusion. Non pas dans la mélancolie, le cadre capte ces moments qui brisent le cœur des personnages et des spectateur-rice-s. Car autour de cela, le film tend à être le plus optimiste possible. Mais l’esthétique poétique et sensible est vite rattrapée par une mise en scène de la gravité : la voiture s’embarque toujours dans les routes inconnues et dans l’obscurité.


ROSIE DAVIS (Rosie)
Réalisé par Paddy Breathnach
Scénario de Roddy Doyle
Avec Sarah Greene, Moe Dunford, Ellie O’Halloran, Ruby Dunne, Darragh Mckenzie, Molly McCann
Irlande
1h26
13 Mars 2019

4 / 5

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