Rocks

Rocks

LES ARCS FILM FESTIVAL 2019 – Compétition Long-métrages

Des adolescentes, une jeunesse, une vie loin du confort de la ville, un langage propre à la jeunesse, des attitudes instinctives. Quand on regarde ROCKS, on peut penser à la série SKINS. Cette fabuleuse série britannique qui a changé le regard sur la jeunesse, qui a bouleversé la production télévisuelle britannique. Son héritage continue, jusqu’au cinéma. Le film de Sarah Gavron s’inscrit dans cet héritage, mais ne fait pas une variante de SKINS. La cinéaste, récipiendaire du prix « Sisley Femme de Cinéma » aux Arcs Film Festival 2019, reprend l’esprit teen-movie qui montre un mariage de résilience, de fougue, de bataille quotidienne et de solidarité entre jeunes. Là où ROCKS se démarque de SKINS, c’est qu’il est impossible de reproduire le regard de la série de nos jours. La société a beaucoup changé en si peu de temps, même les difficultés des jeunes restent (presque) les mêmes et très préoccupantes. Alors que les jeunes de SKINS sont encore dans des problématiques adolescentes, les jeunes de ROCKS ont ce passage forcé et turbulent à l’âge adulte.

Comme si la génération de ROCKS serait une génération suivante à SKINS, à qui la société assène des responsabilités et une conscience d’adulte qu’ils/elles ne devraient pas avoir. Dans le film de Sarah Gavron, il est clair qu’il s’agit d’une jeunesse qui grandit trop vite, qui a déjà son avenir en ligne de mire, et n’a donc pas le temps de profiter de sa jeunesse. C’est un récit d’apprentissage accéléré, à la fois doux et tourmenté, dont la caméra n’a de cesse de montrer qu’il est bien trop tôt – pour ces adolescentes – pour gérer tout cela. Une condition déchirante que Sarah Gavron filme à hauteur de ses personnages. Peu importe le personnage, la caméra est toujours placée à hauteur des visages, pour suivre les regards et garder la sensation d’authenticité. Dès qu’il y a un moment de tension, la caméra est manipulée à l’épaule. Dès qu’il y a de la tendresse, la caméra est posée et fixe. Sarah Gavron sait donc parfaitement comment faire dialoguer la souffrance du quotidien des adolescentes avec la poésie de son regard bienveillant. Sauf que la cinéaste ne s’arrête pas là, elle inclut également des prises de vues via téléphones mobiles, comme ces courtes vidéos que les jeunes postent sur les réseaux sociaux. Une manière de connecter le cadre avec la manière qu’ont ces adolescentes de regarder le monde qui les entoure.

À l’intérieur de ce cadre, Sarah Gavron montre la collision entre deux mondes. Il y a celui dans lequel vivent ces adolescentes, écartées de tout confort de l’urbanisme et le regardant de loin. Ce n’est pas la même hyperactivité qu’en ville, il s’agit d’un univers qui n’a pas de règles (ou du moins, pas entre jeunes). Le long-métrage nous montre ce gouffre qui sépare un monde de perditions engendré par l’abandon, avec un monde froid et clinquant qui fait rêver la jeunesse (avec notamment une superbe scène d’appartement immense). Un cadre qui renverse certaines idées : la cruauté vient de la ville, et celle qui peut apparaître en dehors est n’est autre qu’une rage. Avec une photographie naturaliste et authentique, il y a une sensation de fatalité ravageuse, un sentiment d’atmosphère corrosive que tout le monde subit. ROCKS nous montre le combat plein de rage dans la détermination, face à un univers cruel dogmatique qui oublie l’humanité pour des règles. Une manière de saisir un Londres troublé, étouffé et qui ne serait plus que l’ombre d’elle-même. Il y a quelque chose de symptomatique dans cette unité photographique.

Pourtant, Sarah Gavron réussit à y intégrer plusieurs tons et trouve l’énergie de sa mise en scène grâce aux personnalités de ces adolescentes. Les adultes sont comme vidés de leurs émotions, tandis que la jeunesse représente ici un espoir. Bien qu’il parle de la cruauté du monde et de la société envers la jeunesse, ROCKS contient également de beaux moments de joie et d’humour. La plus grande force du film est d’avoir fait participer les jeunes comédiennes à l’écriture et au développement de leurs personnages respectifs. On croit donc aussitôt à leur amitié, à leurs peines, à leurs joies, à leur humour. Sarah Gavron se nourrit de cela pour créer le rythme de son film, devant lequel il y a toujours quelque chose à découvrir de leurs vies, et quelque chose qui nous embarque dans leurs aventures. Grâce à cela, le long-métrage semble être suspendu dans le temps. Le film démarre (presque) sur un grand bouleversement intime, et termine sur la fatalité. Ainsi, le cadre suit et porte les adolescentes dans ce moment entre la joie et le drame, entre l’espoir et la tragédie. Tout le danger est hors-champ, pour ne saisir que cette détermination à lutter jusqu’au bout.

Un combat incarné par le mouvement permanent. Sarah Gavron impulse une mise en scène fougueuse qui se déploie aussi bien dans l’errance des corps, que dans les paroles des adolescentes. La seule peur est celle du hors-champ prêt à les embarquer. Sinon, dans le cadre, c’est tout une solidarité spontanée et abrupte qui se dessine. Cette mise en scène permet aux comédiennes de faire imploser toutes les émotions de leurs personnages. ROCKS est un film où l’extravagance devient touchante, où la souffrance intérieure devient une révolte extérieure, où la tendresse des adolescentes devient leur fragilité, où l’énergie de leur joie de vivre devient leur seul arme de lutte face au quotidien. Tout cela dans une suspension du temps, où Sarah Gavron filme l’urgence sociale d’une société qui se meurt à petits feux. La cinéaste, au-delà du regard nécessaire et fabuleux sur les femmes et les adolescentes, capte l’instant présent comme un cri de rage et la résonance d’une alarme. ROCKS est sensible dans ses instants présents car il est vrai, fougueux et solidaire. Résolument l’un des meilleurs films britanniques de ces dernières années.


ROCKS ;
Réalisé par Sarah Gavron ;
Scénario de Theresa Ikoko, Claire Wilson ;
Avec Bukky Bakray, D’angelou Osei Kissiedu, Kosar Ali, Shaneigha-Monik Greyson, Ruby Stokes, Tawheda Begum, Afi Okaidja, Anastasia Dymitrow, Sharon D. Clarke ;
Royaume-Uni ; 
1h33 ;
Distribué par Haut et Court ;
9 Septembre 2020