Radioactive

Radioactive

Cinq ans après le délirant THE VOICES, revoilà Marjane Satrapi dans les salles. Cette fois-ci, la cinéaste est aux commandes d’un biopic, genre qui a pour habitude de limiter son aspect artistique au profit du storytelling, ou de vouloir dépasser la réalité en cherchant à être plus grand grand / plus fort / plus impressionnant que la figure dont il raconte le récit. Heureusement, il y a quelques rares exceptions, comme les « semi biopic » qui se concentrent sur une période restreinte de la vie d’une figure. Parmi les productions de ces dernières années les plus intéressantes, on pense à JACKIE de Pablo Larrain, LE CAS RICHARD JEWELL de Clint Eastwood, STEVE JOBS de Danny Boyle, LE TRAÎTRE de Marco Bellocchio, THE SOCIAL NETWORK de David Fincher, NERUDA de Pablo Larrain, THE LOST CITY OF Z de James Gray, THE IRISHMAN de Martin Scorsese, NICO 1988 de Susanna Nicchiarelli. Le grand point commun entre ces films est leur regard : ces films ne cherchent pas à se coller à la personnalité de la figure dont ils racontent le récit, ces films ne cherchent pas à devenir comme ces figures. Ces films créent leur propre langage pour raconter le récit de ces figures. Chacune de ces œuvres arrivent à s’affranchir suffisamment des figures pour raconter autre chose que la vie de ces figures. Un affranchissement qui se nourrit de leur vie, pour que ces figures deviennent un moyen d’explorer quelque chose de plus vaste. Ces biopic sont intéressants car le langage cinématographique n’est pas qu’un enrobage du réel, la fiction permet de découvrir autre chose que ce réel. Marjane Satrapi va dans cette direction avec RADIOACTIVE, avec plus ou moins de réussite.

Le cinquième long-métrage de la cinéaste raconte le récit de Marie Sklodowska (plus tard Marie Curie), de sa rencontre avec Pierre Curie jusqu’à sa mort. Même si la volonté de tout raconter en flashbacks n’est pas nouvelle et n’apporte absolument rien au film, il y a néanmoins de forts partis pris dans le regard et dans la forme. Trois points de vue sont à remarquer, montrant l’intensité de la vie de Marie Curie. Le premier est de conter une romance entre Marie Sklodowska et Pierre Curie, faite de hauts et de bas, de mises à l’épreuve entre ambitions romantiques et ambitions professionnelles. On passe volontairement sur la seconde romance du film, assez éphémère et ne servant qu’à enclencher un autre arc dramaturgique. Le deuxième point de vue est de raconter avec précision les travaux et les découvertes scientifiques de Marie et Pierre Curie, dans leur progression au fil des années jusqu’à l’obtention de prix Nobel. Le troisième point de vue est uniquement suggéré dans la première heure, avant de devenir un arc dramaturgique dans la seconde heure : parler des découvertes scientifiques à partir de propos politiques, notamment sur l’utilisation mondialisée du radiuù. Bien plus qu’un biopic donc, RADIOACTIVE porte bien son titre tant il se consacre surtout au parcours de la radioactivité dans le temps. D’abord distillé dans des expériences, ensuite le fruit d’une collaboration scientifique (tel un enfant du couple Curie), puis l’objet de distinctions, pour devenir l’élément de convoitises et d’avidité politique. Mais pour raconter le récit de la radioactivité, les scénaristes et Marjane Satrapri s’appuient sur la petite histoire : le récit intime du couple Curie, car les deux sont évidemment liés.

Bien que la gestion de trois points de vue offre plusieurs grilles de lecture au film, lui permettant de ne pas se restreindre dans la linéarité habituelle des biopic, celui-ci est rempli de maladresses quand il s’agit de faire dialoguer les points de vue. Le point de vue romantique perd petit à petit de son intérêt, tant il est rapidement remplacé par le point de vue politique. Alors que le point de vue romantique essaie d’imager certaines émotions graphiquement à plusieurs reprises, le récit factuel du couple est davantage mis en avant de façon très anecdotique. Fortement dommage, d’autant plus que le point de vue politique ne fait qu’enfermer le personnage de Marie Curie dans une suggestion pas très nuancée, celle où sa découverte scientifique du radium est la cause de tous les maux destructeurs du monde depuis le début du XXe siècle. Le film, par son montage explicite et métaphorique, ne fait que suggérer maladroitement et sans nuance que Marie Curie serait à l’origine de certaines catastrophes humaines où le radium a été utilisé. Le montage manque de subtilité par sa volonté de dénoncer énormément d’événements du XXe siècle, si bien que la temporalité du film est forcée d’aller à l’essentiel dans chaque séquence. Avec autant d’ellipses et de points de vue, même si cela permet d’apporter plusieurs grilles de lecture à l’histoire de Marie Curie, le montage ne permet pas d’élaborer une étude de personnages plus nuancée que son message politique.

Là où l’étude de personnages manque de consistance et de nuance, le film réussit quand même à atteindre un thème récurrent dans le cinéma de Marjane Satrapri : la vie face à la mort dans une perte des illusions. Malgré son montage maladroit, RADIOACTIVE montre que la science est aussi bien synonyme de vie comme de mort, qu’elle est une passion offrant de nombreuses possibilités vitales comme de nombreuses possibilités mortifères. Le long-métrage connecte de belle manière comment l’amour, la passion et la liberté sont connectés aux horreurs du monde (la mort, le rejet / la haine, la destruction, l’avidité). Tout comme la manipulation et l’appropriation de la radioactivité a changé le monde vers plus de destruction, les travaux de Marie et Pierre Curie ont changé l’univers de la science. Ainsi, par la présence même de l’un ou des deux personnages, toute l’atmosphère du réel est transformée dans chaque séquence. Par leur passion l’un pour l’autre, et leur passion pour la science, les deux protagonistes imposent leur vision radicale et expérimentale dans les images. Il y a quelque chose de fantomatique et de mystique dans les images, provenant des personnages, affectant chaque espace qu’ils traversent dans le réel. Comme si la croyance en l’imaginaire se propage dans les esprits et tous les mouvements du réel.

Mais Marjane Satrapi tient beaucoup trop à la bande dessinée et à la vision artistique des romans graphiques pour s’en affranchir, si bien que la dimension mystique est absolument partout dans le film, même quand cela n’est pas nécessaire. Notamment dans le point de vue romantique, où le mystique a tendance à rendre la mise en scène des sentiments très théâtrale (avec un soupçon de performances visant les plus grandes récompenses, les biopic en ont l’habitude). Tout semble sortir du roman graphique d’origine, comme si l’imaginaire prenait absolument le pas sur le réel. Bien dommage, car ici tout ce qui est réel est comme pris au piège d’un brouillard constant où naviguent des fantômes. Le point de vue romantique est tout de suite affaibli émotionnellement. Tout ce qui est réel (la romance, les expériences et les créations scientifiques, la famille) possèdent la même forme que tout le côté horrifique et mortifère. Alors que le réel est synonyme de mystique, d’espoir, de possibles, RADIOACTIVE met au même plan sa forme romantique et sa forme chaotique. Le film de Marjane Satrapi est très intéressant dans tout ce qu’il raconte et explore, mais il possède de nombreuses maladresses qui ne le rend pas très subtil et attentif à ses personnages.


RADIOACTIVE ; Dirigé par Marjane Satrapi ; Scénario de Jack Thorne, Lauren Redniss ; Avec Rosamund Pike, Sam Riley, Aneurin Barnard, Simon Russell Beale, Katherine Parkinson, Sian Brooke, Anya Taylor-Joy, Jonathan Aris ; Royaume-Uni ; 1h50 ; Distribué par StudioCanal ; 11 Mars 2020.

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