Portrait de la jeune fille en feu

Portrait de la jeune fille en feu

Tout commence par deux gestes : l’inattendu et le flashback. Le premier geste est la surprise d’un tableau qui ressurgit après avoir été enfermé en sous-sol, qui fait émerger des émotions particulières et fait directement écho au passé. Celui-ci est le second geste, où le souvenir va embarquer avec lui tout le montage et tout le reste du film. Ainsi, PORTRAIT DE LA JEUNE FILLE EN FEU est surtout un film sur l’émotion et sur le souvenir. Pas de nostalgie, mais une manière de faire revivre des moments, de chercher les images en mouvements à l’intérieur d’une pensée. Céline Sciamma s’approprie complètement deux genres du cinéma, et les approche avec une représentation plus gracieuse et plus picturale. Il n’échappera à personne que chaque plan du film est composé comme une peinture, une mise en abîme intéressante qui prend tout son sens dans le film. Mais une une mise en abîme qui n’est pas le noyau du film, même si le film d’époque et la romance sont revisités.

Grâce à l’approche très picturale, Céline Sciamma nous hypnotise au centre du récit, naviguant de pièce en pièce avec les personnages. Cela permet au film de dialoguer directement avec les spectateur-rice-s. PORTRAIT DE LA JEUNE FILLE EN FEU nous invite constamment à prendre part à l’expérience de ses personnages, à ressentir cette sensorialité et ce feu qui brûle petit à petit, jusqu’à entretenir la flamme. Car le tableau sert à cela : garder l’émotion qui a émané du temps et des mouvements au sein ce huis-clos. Pur film de mise en scène, Céline Sciamma met en place une retenue dans les attitudes, afin de maintenir la sensorialité dans le temps, et de ne pas brusquer les personnages et les inclure bêtement dans une folie romantique. Car il se joue ici une histoire d’amour, alors la cinéaste travaille avec la patience et les suggestions. Il ne s’agit pas de synthétiser ou expédier les sensations et les troubles des personnages, mais de les construire dans un temps réel. De cette manière, le film s’élabore sur l’apprentissage à l’écoute. Peu de musique, davantage de bruits d’ambiance, pour mieux capter une certaine suspension dans le temps alors que celui-ci défile fatalement.

Cette suspension fait notamment écho aux poses des actrices. Avec des attitudes très arrêtées, presque immobiles, c’est tout l’environnement qui est troublé. On pourrait voir PORTRAIT DE LA JEUNE FILLE EN FEU comme un film sur le rapport de l’artiste avec « son sujet », et ici plus spécifiquement entre la cinéaste et ses actrices. Sans aucun artifice, Céline Sciamma laisse ses actrices s’exprimer et laisse la caméra se délecter de leurs paroles, de leurs regards et de leurs corps. La caméra capte une libération des esprits et des corps, pour tout assumer et tout oser. C’est donc également un film sur le regard, celui des actrices et celui de la caméra. Outre les plans serrés, les gros plans sur des parties du corps, la caméra dialogue avec les spectateur-rice-s afin de leur dire d’oser regarder ce qu’il y a autour. Ainsi, avec de nombreux plans larges, des angles ouverts, des actrices au centre des plans, PORTRAIT DE LA JEUNE FILLE EN FEU nous donne la possibilité de voir ce que les personnages refusent de regarder.

Dans la construction esthétique, Céline Sciamma nous offre aussi un film sur le Cinéma, dans lequel le hors-champ a autant d’importance que le visible et que les mouvements de caméra. La caméra accompagne les regards, mais surtout s’épure dans ses mouvements pour rendre les images intemporelles. En évitant trop de découpage qui aurait un point de vue beaucoup plus tranché, et qui empêcherait le dialogue avec les spectateur-rice-s, Céline Sciamma se connecte à la fois au passé mais aussi au présent. C’est une œuvre qui résonne encore aujourd’hui en 2019, mais qui offre tout un paysage (la plage, la nuit, la mer, etc…) et tout un château à ses personnages féminins. Le huis-clos est tout le temps une projection des âmes et des émotions des personnages : si bien que PORTRAIT DE LA JEUNE FILLE EN FEU fait le portrait du trouble créé par un manque abstrait, le portrait de la sensation du mal-être, le portrait de l’absence de liberté (du conditionnement). C’est pour cela que le film ne possède pas la folie des œuvres précédentes de Céline Sciamma. Tout comme les costumes, les esprits et les sentiments des personnages sont prisonniers, mais vont finir par s’ouvrir et s’émanciper. Mais une fabuleuse scène de chant nocturne autour d’un feu vient bousculer tout cela, et révéler que Céline Sciamma crée et imagine des motifs dans des espaces ouverts. Parce que PORTRAIT DE LA JEUNE FILLE EN FEU contient absolument toute l’essence du Cinéma : l’amour et le regard, dans une illusion du mouvement et du temps, avec des espaces romanesques.


PORTRAIT DE LA JEUNE FILLE EN FEU
Écrit et Réalisé par Céline Sciamma
Avec Adèle Haenel, Noémie Merlant, Luàna Bajrami, Valeria Golino, Michèle Clément
France
2h
18 Septembre 2019

4.5 / 5

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