Plaire, aimer et courir vite, un Christophe Honoré très personnel

Plaire, aimer et courir vite, un Christophe Honoré très personnel

Cannes 2018 – Compétition Officielle

Le poster de QUERELLE de Andy Warhol n’y trompe pas : la beauté du désir à travers le contournement de ce que l’on attend de voir. Le bleu tout léger et poétique prend le pas sur le rouge sang/amour écho du titre. C’est ainsi que le titre du film de Christophe Honoré prend son sens. Sur fond de Sida, puisque le film se déroule en 1990, ce n’est pas le contexte socio-politique qui est le noyau. Honoré est de l’autre côté de Robin Campillo, qui mettait en scène des militants. La potentielle comparaison avec 120 BATTEMENTS PAR MINUTE doit s’arrêter là. Christophe Honoré a le geste de croiser le début d’un amour avec la fin d’un autre. Son film est plus intimiste, il déploie une tragédie universelle, mais en cherchant plutôt la sensibilité et la vulnérabilité d’êtres qui se livrent complètement.

La gravité du film vient avec le personnage de Jacques (brillant Pierre Deladonchamps, signant son meilleur rôle depuis L’INCONNU DU LAC). Mais Christophe Honoré évite avec brio de développer la souffrance et la tristesse d’une situation. Au lit d’hôpital dont Jacques se lève rapidement, il préfère parler d’un enfant qui tient un chat dans ses bras. Au lieu de garder son protagoniste assis car atteint du Sida, il le fait danser. Et encore mieux, il préfère enlacer un ami qui souffre plutôt que de le laisser assis seul sur le tapis de la salle de bain. Cette intimité n’est pas personnelle, elle se vit au film des rencontres, elle est alimentée par la recherche de la légèreté pour ne pas succomber à la douleur. PLAIRE, AIMER ET COURIR VITE évite brillamment le mélodrame (et donc le pathos), avec notamment plusieurs moments d’humours. Ce film regarde les étincelles de vie qui restent en présence la souffrance, il regarde des corps qui s’attachent et s’enlacent.

PLAIRE, AIMER ET COURIR VITE est surement en trois parties, telles qu’annoncées dans son titre, mais il y a une ligne commune dans toutes ces parties. La mélancolie de l’esprit est très présente, celle qui transforme la quête intérieure (celle de vivre un amour intense) en une itinérance sentimentale. Il y a une forme de liberté totale chez les personnages, qui permet au cinéaste de s’autoriser toute la fougue de la sexualité. Avec le temps compté chez Jacques (Pierre Deladonchamps), le film explore l’intensité du sentiment et du désir. Tout va plus vite, tout est plus vivant et coloré dans les gestes des personnages. Des corps très souvent en mouvements, où le regard est une part importante. Un regard qui se fascine et se perd dans le possible réconfort d’un moment éphémère.

C’est aussi toute la douceur et la bienveillance de la photographie de Rémy Chevrin (Ma femme est une actrice, Nos jours heureux, Les chansons d’amour, Les bien-aimés, La délicatesse, …). Par ses nombreuses lumières blanches et bleues, le film permet de garder toute la tendresse nécessaire au sein d’un contexte grave. Il n’est pas anodin de voir Vincent Lacoste se recueillir sur la tombe de Truffaut, qui liait parfaitement l’amour à la pulsion tout en s’intégrant dans les décors réels. Honoré n’est pas dans le naturalisme, plutôt dans une forme d’impressionnisme où l’intimité prend le dessus sur l’environnement commun. L’amour et la pulsion chez Honoré se conjuguent dans une même esthétique, celle où se libère des désirs solaires. Même dans les rues faite de rencontres, dans un parc de nuit, dans les appartements ou dans des couloirs d’hôpital, le long-métrage tend à créer une ambiance joviale, où les corps dansent, se déshabillent et discutent calmement (une querelle entre Jacques et Marco étant reléguée en voix-off / hors-champ en se concentrant sur l’enfant qui part jouer dans une autre pièce, ouvrant une fenêtre lui permettant de s’imprégner d’une autre ambiance).

Christophe Honoré n’a pourtant pas changé : son film est, dans le récit, aussi romancé que les précédents. Entre rationalité des relations et le romanesque de l’amour et des pulsions, le cinéaste reste dans une veine très littéraire. La poésie ne vient pas d’envolées imaginaires, mais de la fable tragique énoncée par la parole. Le cinéaste français est dans la rigueur de sa réflexion, celle où la parole est le juste milieu entre la douceur et la crudité des relations. Mais surtout, avec des pulsions et le croisement d’un premier et dernier amour, le film explore les hésitations / les errances / les ambiguïtés de ses personnages. Cependant, même si la parole très littéraire convient très bien à la rationalité et la pulsion (il faut définir les différences d’attitudes), PLAIRE, AIMER ET COURIR VITE a un rythme très décousu. Christophe Honoré parle très bien du temps qui presse, mais n’arrive pas à le concrétiser au montage. Le film semble constamment naviguer sur une seule note : celle de l’incertitude des étreintes.

Mais le cinéaste réussit tout de même à nuancer son regard, en filmant notamment trois générations d’acteurs. L’enfant qui découvre un monde imparfait et complexe (« mon père t’aime, pourquoi tu l’aimes pas ?« ), une jeunesse insouciante pleine d’énergie et de promesses (Vincent Lacoste), une génération qui traverse l’existentialisme, revitalisé par ce qui lui reste de jeunesse et angoissé par l’approche de la mort (Pierre Deladonchamps), puis la radicalité maussade qui lorgne parfois dans le comique (Denis Podalydès, toujours aussi génial). Trois générations d’acteurs pour trois approches de l’amour et de la pulsion. Mais encore mieux, PLAIRE, AIMER ET COURIR VITE est un film purement personnel. Ces quatre personnages sont quatre fois Christophe Honoré qui parle, agit et pense.

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PLAIRE, AIMER ET COURIR VITE
Réalisation : Christopher Honoré
Casting : Pierre Deladonchamps, Vincent Lacoste, Denis Podalydès, Adèle Wismes, Clément Métayer, Thomas Gonzalez, Quentin Thebault, Tristan Farge, Sophie Letourneur, Luca Malinowski
Pays : France
Durée : 132 minutes
Sortie française : 10 Mai 2018

4 / 5

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