Philomena

Philomena

On connaît très bien les cinéastes britanniques pour leurs adaptations. Et nous savons qu’ils n’ont plus à rien prouver dans ce domaine. Mais on aime toujours autant les voir adapter des romans, ou des nouvelles. Ici, Stephen Frears porte à l’écran un scénario adapté de faits réels. Exercice difficile, comme l’ont prouvés de nombreux films loupés. Porter des faits réels sur grand écran, c’est toujours essayer de ne pas tomber dans le piège de l’anecdotique. Il faut savoir construire un point de vue autour, ne jamais être neutre envers les situations évoquées.

Sauf que Stephen Frears ne trouve pas d’intérêt à porter un jugement. Ce mélodrame est dédramatisé le mieux possible, par le biais de la bienveillance et la sérénité. Avant l’attendue biographie sur le cycliste Lance Armstrong (avec Ben Foster dans le rôle titre), Stephen Frears nous offre donc un film pause au classicisme trompe-l’oeil. Le scénario (co-écrit par Steve Coogan, dans le rôle principal masculin) prend tout son temps. Le rythme s’essoufle plusieurs fois, car il n’y a pas de réels climax ou de réelles surprises. Tout avance doucement, mais on s’accroche à l’intrigue grâce à la puissance des personnages.

Entre un journaliste, campé par Steve Coogan, qui a des airs de Mikael Blomkvist (ndlr : Millenium, roman de Stieg Larsson) et une femme âgée qui a le caractère de la comtesse douanière de Grantham (ndlr : Maggie Smith dans la série britannique Downton Abbey) : nous avons un duo de personnages haut en couleurs. Et c’est cela qui tient le film jusqu’au bout. La variété de couleurs qu’apportent les acteurs aux personnages. Ils apportent de la tendresse dans leur mélancolie. Mais également de l’impuissance face à la dualité rêve/réalité. Stephen Frears se servira beaucoup de ces mélanges pour constituer l’esthétique du film.

Pour commencer son film, Stephen Frears opte pour le passé dramatique. Il fera alors en sorte que son image soit assez sombre, et son récit plus noir que sur le papier. Et son alternance constante entre passé et présent – comme un mauvais cauchemar bien réel – ne fait que renforcer cette idée de tragédie. La dimension dramatique du mélodrame est installée dès l’exposition. Ensuite, quand l’espoir arrive (pour le duo de personnages principaux), Stephen Frears est plus tendre. Les couleurs chaudes apparaissent, et le montage devient plus poétique. Tel un conte que l’on ouvre, où les personnages se dévoilent petit à petit dans leurs meilleurs jours. Enfin, la troisième partie se veut plus froide. Après le chamboulement de l’intrigue, le réalisateur britannique se montre plus intense. Il devient plus frontal, et la légéreté d’avant devient une ambiance pesante.

Il faut dire que Stephen Frears, à travers ce film, se montre très rigide. En fond, bien caché, il y trouve un point noir de la société britannique. Une société qui se veut cruelle, et qui prive ses citoyens de leurs rêves. Entrer dans le système, se faire brûler les ailes, et revenir à la dure réalité. L’émotion vient d’ici. Judi Dench joue à merveille la femme âgée coincée dans l’austérité sociale. Il y a comme un piège dans lequel son personnage est pris. Là où le voyage se transforme en errance. On croit que les personnages avancent dans leurs objectifs, mais Stephen Frears filmera un sur-place cyclique.

Mais Stephen Frears a un autre tour dans sa manche. En sachant que la société qu’il peint est cruelle et sans espoir, il y ajoute de la comédie. Un savoureux mélange de comédie et de mélodrame. Par contre, il faut être initié. Car il s’agit là d’un humour So British. Cet humour noir qui prend sa racine dans la cruauté de la société. C’est alors plein de références, et rempli de bons sentiments. Judi Dench et Steve Coogan représentent des personnages virevoltants de joie de vivre. C’est toute cette énergie qui viendra aider le côté comique du film.

Finalement, Stephen Frears ne se range pas complètement dans la case de la tragédie humaine. L’aspect religieux du film n’est que minime. Cette partie de l’intrigue n’est qu’un détail. Et il serait bête d’y voir une quelconque dérision sur l’impact du pouvoir et de la croyance. Car avant tout, Stephen Frears veut dédramatiser cette tragédie humaine. Et il le fait avec intelligence, en filmant des personnages touchants, rêveurs et (presque) ordinaires. Philomena, c’est une tragédie humaine racontée/vue par une fable humaine.

4.5 / 5

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