Peterloo

Peterloo

Perdre la voix pendant que la violence s’abat, voici comment débute l’incroyable PETERLOO de Mike Leigh. Mais la parole n’est pas synonyme d’apaisement, elle est aussi une arme de pouvoir, d’opposition (dans la bouche de ceux qui dirigent le pays) et une arme de révolte, d’espoir, d’existence (dans la bouche du peuple). Il ne faut donc pas attendre à être saisi par de grandes scènes spectaculaires, car Mike Leigh sait ce que nous attendons quand il intitule son film du nom de la tragédie Peterloo. Ainsi, le film distille et étire le temps, s’élabore comme une fresque autour de la parole, pour mieux se focaliser sur le développement des personnages. Une chose que le cinéaste a notamment compris, est qu’il ne devait pas simplement opposer les deux paroles de manière purement historique. Il a alors introduit un récit intime, une narration concernant une famille fictive, pour montrer l’impact personnel au sein de cette révolte (qui deviendra un massacre). Indirectement, Mike Leigh mêle constamment et sans distinction la fiction et la recherche documentaire.

Il ne faut pas croire que Mike Leigh dirige un film académique, il n’y a rien de cela, car PETERLOO est surtout dans le classicisme. Peut-on reprocher à TITANIC d’être l’un des derniers grands films classiques ? On ne peut donc pas le reprocher à PETERLOO, car il y a toute la délicatesse, la bienveillance, la dévotion et la passion du cinéaste dans ce long-métrage. Quand Mike Leigh filme Maxine Peake travailler dans la cuisine familiale, ou circulant dans le marché, il fait le portrait d’un mode de vie et d’un vivre ensemble. Il s’agit d’un portrait où le quotidien est difficile, dans des rues boueuses, avec des vêtements sales, et des couleurs rappellant la pauvreté et le délabrement des rues. Pour incarner cela, le casting des personnages issus du peuple ne sont que des comédien-ne-s qui ont l’habitude de jouer des drames. A contrario, pour incarner les personnages qui gouvernent le pays, il s’agit de comédiens principalement connus pour des rôles comiques. Mike Leigh accentue donc son empathie, sa bienveillance et sa désolation envers le peuple, et intègre les gouvernants dans le grotesque satirique. Jamais dans la lamentation, les personnages utilisent leur souffrance pour trouver des solutions, puis pour s’unir dans un acte de résilience.

Le long-métrage est une grande fresque qui se construit à travers plusieurs portraits : celui d’une famille dans la pauvreté, celui d’un gouvernement méprisant et avide, celui de villages laissés à l’abandon. Mike Leigh filme l’écart grandissant entre la ruralité et l’urbanisme. Pour cela, PETERLOO vaut surtout pour son portrait des espaces. Il est clair que le cinéaste possède un immense amour et une grande passion pour les paysages ruraux et naturels. Chaque espace sa propre dramaturgie. Le foyer familial assez vide et figé dans les occupations, l’oppression se caractérise par des procès expéditifs dans de petites salles où la parole est aussitôt réprimandée, etc… Le cinéaste construit sa mise en scène selon les espaces qu’il filme. Cependant, certains espaces vont prendre une nouvelle fonction, car la parole a ce pouvoir de changer une atmosphère. Un pub anodin peut devenir une salle de meeting pour créer une révolte, lorsque la caméra se concentre sur la parole et sur des visages qui absorbent toutes ces paroles. Une petite habitation anodine peut devenir un QG le temps de quelques jours, pour préparer une grande action populaire. À travers la parole, Mike Leigh reconstruit de nombreux espaces dans lesquels il va introduire les mouvements de rébellion. L’objectif étant de joindre toutes les dramaturgies ensemble, dans un même point de jonction, afin de connecter tous les mouvements de rébellion pour qu’ils ne fassent plus qu’un seul.

Mais la jonction des espace ne s’arrête pas au montage, à la présence d’une même dramaturgie. La parole aussi, et surtout, contamine chaque espace populaire : des pubs, aux salles événementielles, aux usines, en passant par les foyers familiaux. Grâce à la parole qui se répend, qui trouve un écho d’espaces en espaces, Mike Leigh lie de nombreux personnages différents, mais qui s’accroche au même wagon : celui de la révolte qui sème ses graines. Évidemment, comme nous connaissons déjà la tragique fin que réserve le scénario, le cinéaste alimente son montage de temps pour explorer comment s’organise le pouvoir, pour réagir et empêcher que la parole ne se déploie davantage. À plusieurs reprises, PETERLOO nous montre que la parole qui essaie de s’installer n’est pas forcément facile à comprendre pour tout le monde, qu’il faut réussir à allier et réunir tous les gens du peuple autour d’un argument qui est inhabituel à leur mode de vie. La parole qui se répand est une manière de construire la rupture politique, la rupture dans la société britannique. Mais c’est d’abord un moyen de faire croire en chaque personnage. Grâce à la multitude de paroles, le cadre saisit l’éveil des consciences, le visage de la souffrance, et l’existence de chaque personnage (qu’ils/elles soient principaux, secondaires, ou autres).

PETERLOO est alors construit sur la question du temps. Alors que ce facteur est toujours abstrait dans la narration, on comprend vite que celle-ci se déroule sur plusieurs semaines. Mais là n’est pas l’exploit de Mike Leigh. La finesse d’écriture entre bienveillance, rage et désolation permet au long-métrage de nous faire croire à la parole alors que l’on connaît très bien l’issue. À travers les espaces et le temps, le cinéaste distille l’espoir de cette révolte et l’espoir de la démocratie. Plus le film progresse, plus la rage et la désolation prennent de la consistance et de l’énergie. Alors que la parole prend forme de plus en plus, se répand d’espaces en espaces, le cadre continue à nous faire croire que la lumière s’installe au-dessus de ce peuple qui se révolte. Finalement, ce que montre Mike Leigh, c’est à quel point le peuple est prêt à se mettre en danger pour avoir la parole. Non pas dans la mise en scène – qui a surtout tendance à nous faire croire à cette révolte, mais plutôt grâce à l’étirement du temps, les personnages affrontent la mort sans vraiment le savoir. Même dans la souffrance et dans l’agonie, ils/elles trouvent un moyen de prendre la parole.

Le temps est donc un pouvoir pour la parole : plus elle se répand malgré le danger, plus elle a de chances d’avoir un impact. Grâce à la fonction du temps, Mike Leigh permet de libérer les mouvements de ses personnages. Parce que la démocratie commence par la liberté, alors l’écho dans les espaces + l’étirement dans le temps de cette parole permettent de voir autre chose que le pénible quotidien dans lequel sont emprisonnés les personnages. Au début, Mike Leigh filme un mode de vie éprouvant, pauvre et délaissé. Mais ensuite, grâce à la parole et à notre manière de croire à cette rébellion, le cinéaste ouvre les possibilités de mouvements. Il n’y a plus d’oppression avant l’issue tragique, car le pouvoir est face à quelque chose de nouveau. Les mouvements sortent de leur répétition quotidienne (usines, cuisines, etc…), et dégagent un nouveau chemin qui mène à la révolte / à la manifestation finale. La parole et le temps sont des impulsions, pour déployer une réappropriation des espaces.

Sauf que le bout du chemin est évidemment terrible et macabre. La plus grande force de ce final est que Mike Leigh ne veut pas expédier le massacre, comme dans un film d’actions. Le cinéaste prend tout son temps, à tel point que la fameuse manifestation se façonne et s’installe en plus d’une demi-heure (massacre inclus). Ainsi, le montage est très sobre, et ne cherche jamais le sensationnel ni le spectaculaire. Lorsque les personnages se dirigent tous & toutes vers le point de rassemblement (tous provenant d’espaces différents), la caméra suit scrupuleusement leurs mouvements pour montrer une certaine ferveur. Puis, au moment du massacre, PETERLOO comprend deux points de vue : le premier dans la rue avec le peuple qui manifeste, le second dans des bureaux avec des hommes de pouvoir qui s’isolent en hauteur de l’action. Dans cet espace isolé en hauteur, tout est de couleur sombre (un mélange poignant de noir et de marron). Dans la manifestation extérieure, les plans sont remplis de couleurs et de lumière. Puis, au moment du massacre, Mike Leigh rend son final puissant car il laisse son cadre à hauteur des personnages du peuple, créant l’immersion dans l’agitation, contemplant l’impuissance et l’horreur de la situation.

Sachez que nous sommes terriblement déçus de savoir qu’un distributeur français ne se soit pas saisi du film. Surtout pour un film qui parle aussi explicitement de démocratie et de révolte populaire.


PETERLOO
Réalisation, Scénario Mike Leigh
Casting Rory Kinnear, Maxine Peake, Pearce Quigley, David Moorst, Rachel Finnegan, Tom Meredith, Simona Bitmate, Robert Wilfort, Karl Johnson, Neil Bell, Philip Jackson
Pays Royaume-Uni
Durée 2h34
aucune sortie prévue