Park, de Sofia Exarchou

Park, de Sofia Exarchou

Fin 2019, nous avions pu découvrir dans les salles de cinéma le long-métrage ADULTS IN THE ROOM de Costa-Gavras. À mi-chemin entre le biopic et le thriller politique, le film aborde son sujet complexe frontalement, pour mieux attaquer avec beaucoup de passion et de rage la politique européenne. Une immersion subtile et utile entre la pédagogie et l’humour noir, libérant un cri de colère par les images et une mise en scène coup de poing. Costa-Gavras y réussit à saisir comment l’imaginaire et l’espoir d’une élection se transforme en cauchemar. En 2020, un autre film vient explorer la situation catastrophique en Grèce. Cette fois, ce n’est pas du point de vue de la sphère politique, mais depuis le peuple. Comme un complément au film de Costa-Gavras, PARK de Sofia Exarchou est un autre cri de rage et de désespoir face à l’abandon de la Grèce dans un état douloureux. Deux films qui se situent environ à la même époque : ADULTS IN THE ROOM se déroule en 2015, alors que PARK se déroule en 2014. Les deux films font donc état d’un pays en pleine difficulté, et PARK est construit comme le portrait d’une jeunesse qui doit grandir dans cette crise.

La cinéaste Sofia Exarchou dresse le portrait lucide et frontal d’une jeunesse abandonnée dans la misère et la solitude. Face au tourisme qui s’agglutine sur les places pour remplir légèrement les caisses du pays, cette jeunesse vit dans les pas de leurs parents qui n’ont rien à leur offrir. L’image silencieuse d’un adolescent regardant sa mère allongée et endormie sur le canapé, des bouteilles vides sur le sol juste à côté, est une image assez forte en elle-même. Une image qui en dit long sur le désespoir d’un peuple, laissé seul dans la chute de leur pays, mais sans aucun jugement et avec toute la conscience d’un réalisme qui ne se cache pas. Une misère présente également dans les espaces où se déroulent chaque scène. Le paysage est l’autre grand personnage du film, qui voit traverser les corps et les émotions de la jeunesse. Des espaces arides, délabrés, vides, qui n’ont plus rien à offrir pour cette jeunesse. Avec sa caméra, Sofia Exarchou filme ces espaces comme un cimetière abstrait, où tous les rêves sont enfouis sous la terre. Ce n’est donc pas anodin que PARK se déroule majoritairement sur les lieux des Jeux Olympiques d’Athènes de 2004. Ce lieu qui a suscité énormément d’espoir pour le peuple grec, mais qui est devenu la source de la chute brutale du pays.

Isolés comme cet espace laissé à l’abandon, les jeunes protagonistes y trouvent un lien très fort pour se retrouver et y extérioriser toute leur énergie débordante. Les installations abandonnées des J.O. 2004 ne sont plus un lieu de rêves, mais un désert physique et social. Ainsi, Sofia Exarchou y met en scène un terrain de jeu pour les jeunes protagonistes. Dans ces espaces devenus hostiles (une belle contradiction avec leur but d’origine), la jeunesse devient sauvage. Parce qu’aucun espace ne peut leur offrir un avenir, ces jeunes en font leur terrain de jeu quotidien. À partir de là, la cinéaste les filme dans tous leurs élans, caméra suivant de près les comportements et les mouvements des corps, pour que le portrait de cette jeunesse devienne organique. Grâce à cela, les corps de ces jeunes et la caméra s’approchent (et parfois touchent) tout ce qui se rapporte au matériel, au réel le plus palpable. Rien n’est beau ni joyeux dans cet espace, et tout se transforme en un jeu sauvage et dangereux pour les corps. Ce terrain de jeu organique et sauvage n’est autre que le mode de vie dans lequel vivent les jeunes protagonistes, une alliance bouleversante entre l’imaginaire de leur jeunesse et l’environnement réel.

Chaque image de PARK est telle une projection anti-romantique et fatale des douleurs et des blessures que doivent endurer les personnages. Une souffrance et une misère qui durent, depuis dix ans et l’abandon des installations. Il n’y a plus aucun charme, tout semble disparaître aussi rapidement que cela fut construit. Avec une caméra qui bouge, qui ne cherche pas à être fixée, Sofia Exarchou dit qu’il n’y plus de temps pour la poésie et pour la sensualité. Même une scène de douche collective devient un mouvement de cohue. Chaque espace a projeté en retour une violence : celle de l’abandon provoquant la misère s’est insérée dans les esprits et les corps de la jeunesse. Comme si ces espaces vivent à l’intérieur des personnages, devenant une partie indéniable et imposante de leur intimité, pour les ronger petit à petit. Si bien que l’abandon de ces installations des J.O. 2004 est la source de la colère du peuple grec. Sofia Exarchou le capte parfaitement en montrant comment les personnages reviennent toujours dans ces espaces, comme un appel de l’espace, un renvoi vers l’imaginaire du passé. La jeunesse grecque actuelle vit ainsi dans la désillusion du passé, une manière de mettre en scène des espaces extérieurs qui hantent les personnages.

La jeunesse est piégée dans ces espaces, y errant aussi bien physiquement que mentalement. Ce sont à la fois des souvenirs, le présent et le futur. La narration le prouve en étant légèrement dépouillée de tout rythme conventionnel, où la dramaturgie est prise dans un cycle infernal de violence et de pauvreté. Alors que les installations des J.O. 2004 sont à l’abandon depuis dix ans, y vivre devient le nouveau sport quotidien. Le sport spectacle a laissé place au sport violent d’une jeunesse qui en fait son langage malgré elle. Dans chaque recoin, dans chaque intérieur et extérieur des installations, les jeunes protagonistes occupent les lieux. Ils en font leur habitude, leur espace de vie, d’amour, d’expression, etc. Une occupation d’espaces fantomatiques, comme si la jeunesse est vouée à vivre dans les abîmes du passé. Même dans l’horizon, Sofia Exarchou ferme les arrière-plans avec le flou, pour montrer qu’il n’existe qu’un seul chemin pour cette jeunesse. Une voie inévitable, tragique, violente, mais qui se transforme en une initiation à la vie de misère qui les attends après l’adolescence. Une jeunesse qui n’a pas d’espace pour grandir, une jeunesse qui ne peut qu’occuper inlassablement les espaces de l’effondrement, faisant corps avec ces abîmes agressifs.


PARK ;
Écrit et Dirigé par Sofia Exarchou ;
Avec Dimitris Kitsos, Dimitra Vlagopoulou, Thomas Bo Larsen, Enuki Gvenatadze, Lena Kitsopoulou, Yorgos Pandeleakis ;
Grèce ;
1h40 ;
Distribué par Tamasa ;
8 Juillet 2020