Ondine, de Christian Petzold

Ondine, de Christian Petzold

L’amour est certainement le sujet le plus beau et le plus universel qu’il est possible de traiter au cinéma. Si bien que Christian Petzold en a fait son fil rouge tout au long de son œuvre. D’une manière ou d’une autre, il y a toujours eu une romance compliquée dans ses films. Des histoires d’amours confrontées à des difficultés, à une possible rupture, voire impossibles. Le postulat de ONDINE s’accroche à ce fil rouge, pour mieux choisir une nouvelle direction par la suite. Parce que le nouveau long-métrage du cinéaste allemand n’explore pas la romance qui se termine. Il offre à ses personnages la possibilité d’un nouvel amour, de construire une nouvelle romance. Ainsi, ONDINE se démarque des autres films de Christian Petzold, car il explore le développement d’un sentiment et d’une relation, et non plus leur fracture. Toutefois, le cinéaste y trouve une nouvelle fois ce qui fait la force de ses récits, où une romance est l’histoire de deux points de vue. Ici, il croise les expériences de Ondine et de Christoph, tous deux dans un rapport différent à l’amour. Le long-métrage n’est donc jamais uniquement dans l’intersection des deux, mais s’aventure dans les deux expériences, pour ensuite rejoindre les corps et les regards. Comme des personnages qui plongent dans l’amour, et s’y abandonne sans se méfier un seul instant de ce qu’il y a au-delà des intersections.

Le cadre les accompagne dans cette absence de méfiance, en se concentrant principalement sur les postures, sur l’intensité qui se dégage d’une situation. Le cadre est fasciné par les corps de Ondine et de Christoph, qui s’enlacent et s’exaltent. Tout en laissant une place significative aux regards, qui se délectent ou s’interrogent de ces mêmes situations. Tel un conte, les regards des personnages sont hypnotisés par la délicatesse et le besoin d’affection, les embarquant dans une chorégraphie des corps. Franz Rogowski est surement le plus hypnotisé des deux, tant son corps semble toujours contenu et retenu, tel un corps qui ne peut pas se mouvoir. Son métier de scaphandrier n’y est donc pas pour rien, lui qui plonge et se laisse envahir par la découverte. Quant à Paula Beer, elle fait preuve d’une fraîcheur pleine de fragilité, lui permettant de saisir toute la grâce d’un corps qui se fait surprendre, et qui se laisse porter comme dans une chorégraphie aquatique. ONDINE est un comme un conte, qui agit tel un murmure à aux oreilles et un éden pour les yeux, un murmure avant de s’abandonner aux rêves d’amour.

C’est donc là que les espaces prennent tout leur sens, où peut éclore toute leurs sensations en direction des personnages. Chaque espace peut ainsi devenir le fruit d’une beauté, d’une poésie, ou alors le fruit d’un vertige, d’un trouble. Christian Petzold ne filme pas ses paysages comme la source de l’amour, ce qui serait rendre les espaces simplement beaux. Il les filme comme la source d’une désorientation, qui veut à la fois provoquer le bonheur ou l’angoisse. Il y a notamment une scène fabuleuse où Cristoph et Ondine plongent ensemble sous l’eau, une scène pleine de lyrisme sobre où le cadre se laisse juste envahir par les éléments maritimes. Un moment de pure poésie romantique, mais qui bascule soudainement dans l’angoisse. L’espace se transforme toujours, offrant une nouvelle perspective joyeuse ou tragique pour la romance. Les espaces chez Christian Petzold sont plein de mystères : comme l’eau est une source de vie mais également un abîme pour les corps, c’est la spontanéité et le sens de la suggestion qui rendent la romance vertigineuse.

ONDINE est très sensoriel dans son rapport aux espaces, car les personnages n’ont de cesse de voyager et s’aventurer, en se livrant totalement aux éléments naturels. Comme s’ils cherchent à repousser toute la tragédie et les fractures dans le hors-champ, pour ne vivre que dans la suspension du temps où l’amour règne. Avec son cadre fasciné par cet abandon des corps et cette absence de méfiance, Christian Petzold regarde les battements du cœur, lorsque celui-ci s’emballe. Les intersections entre les deux expériences sont comme des pauses entre deux respirations, comme une suspension du temps où le souffle se connecte à la sensation d’une présence affective. Chaque intersection est un détachement, où plus rien d’autre n’existe, où l’imaginaire affectif prend forme. Sans vraiment se matérialiser, mais plutôt dans un mouvement vers le surnaturel. Ce n’est donc pas anodin que le cinéaste ait choisi de s’inspirer du conte germanique d’Ondine.

En se focalisant sur le personnage féminin, en traitant du désespoir d’Ondine qui se refuse à retourner vers l’eau après une déception amoureuse, Christian Petzold suspend le temps pour lui donner une occasion de se battre et d’y croire encore. Le cadre pousse son héroïne vers les quelques battements de cœur qui restent, la poussant vers une renaissance. Comme dans les précédents films du cinéaste, il s’agit de renaître de ses cendres, de se relever après une tragédie pour reconquérir des battements de cœur et des sensations. Contrairement à ses films précédents où les espaces sont très peu accueillants et tout aussi dévastés, Christian Petzold ouvre ici les portes de paysages qui respirent. C’est par la contemplation et l’envoûtement dans les espaces que les personnages, et surtout Ondine, peuvent renaître. Quand bien même le cinéaste continue de s’interroger sur les obsessions obscures (et parfois figées) de l’être humain en termes d’émotions, son cadre respire pour permettre aux corps et aux esprits de continuer à croire. Une manière pour les personnages de s’accrocher à nouveau à une illusion, à l’imaginaire du romantique.

C’est ainsi que la récurrence de personnages fantômes s’implante dans ONDINE. Plus les personnages s’agrippent à ce vertige des sensations et des émotions, plus ils s’abandonnent et respirent dans le mystère des espaces, plus le film se dirige vers une histoire de fantômes. Comme si les personnages se transforment en même temps que les espaces, laissant tomber / fuyant les blessures (comme Ondine qui plante Johannes à la terrasse d’un café), pour se faire ré-animer par la liberté et l’insouciance d’aimer. Des êtres qui n’existent plus qu’à travers les sentiments amoureux, comme si le romanesque vertigineux des espaces ouvre les portes du fantastique. Ce sont dans les vestiges que les corps et les esprits trouvent le mouvement d’aller vers le mythe. Ondine et Christoph choisissent de prendre ces intersections, et de se laisser envahir par l’imaginaire. Telle la ville de Berlin, magnifique métaphore avec les vestiges du passé et la maquette de l’avenir, où les personnages se déplacent entre les deux. Un mouvement qui fonctionne aussi avec l’eau, où tout est question de forger des idées, d’effacer des douleurs, et d’y trouver la renaissance de sensations. ONDINE est une union du corps et de l’esprit, une union de l’apprentissage romantique avec la réminiscence, une union du fantasme et de l’incarnation. Un film qui respire la liberté et la croyance en l’imaginaire romantique.


ONDINE (Undine) ; Écrit et Dirigé par Christian Petzold ; Avec Paula Beer, Franz Rogowski, Maryam Zaree, Jacob Matschenz, Anne Ratte-Polle ; Allemagne / France ; 1h30 ; Distribué par Les Films du Losange ; 23 Septembre 2020