Nuestro Tiempo

Nuestro Tiempo

En 2013, un étrange film est arrivé sur nos grands écrans. Entre le fantastique et l’expérimental, entre l’abstraction et une idée de l’apocalypse, Carlos Reygadas nous a troublé et intrigué avec le surprenant POST TENEBRAS LUX. Le voilà de retour, avec une oeuvre qui semble s’écarter formellement, mais pas tant que cela. Le cinéaste et acteur mexicain n’est plus dans l’expérimental ni le fantastique, mais il garde toute l’abstraction de son précédent film. Une chose est certaine, NUESTRO TIEMPO n’est pas une oeuvre grand public, mais pour un public averti. Car le film est une proposition de cinéma radicale, où le cosmique côtoie la chronique intime. Carlos Reygadas continue son exploration de la sphère familiale dans la campagne mexicaine. L’expérimental de POST TENEBRAS LUX laisse place ici à quelque chose de plus posé et dans la patience. Le film pourra paraître extrêmement long, avec ses presque trois heures, mais Carlos Reygadas prend le temps de débrider l’intimité pour y sonder les nuances et les blessures individuelles. Bien que la narration et le montage prennent leur temps de conter ce mélodrame à la base ordinaire, il y a une vitalité dans le mouvement et les convictions des personnages. Ainsi, en presque trois heures de film, les personnages affirment petit à petit leurs émotions et leurs sensations, passent par plusieurs états avant un final inévitable.

Carlos Reygadas déploie alors une mise en scène très posée, proche des émotions intimes de ses personnages, dans un regard paisible qui ne porte jamais aucun jugement. Une approche quasi documentaire, où le cinéaste laisse ses personnages s’intégrer aux espaces et montrer qu’ils sont en totale connexion avec. Mais dans une ambiance toujours suspendue, car le cinéaste capte la spontanéité entre deux sensations : le « tout-est-possible » et la perte de contrôle. C’est une mise en scène du mouvement permanent, où les attitudes parcourent tout un espace et où les sentiments s’échappent. Une mise en scène sans concession, qui ne verse jamais dans le bon ou le mauvais sentiment, qui n’a pas peur d’être bienveillante ou cruelle avec ses personnages, pour livrer des attitudes variées. Tumultueux et sinueux, NUESTRO TIEMPO est posé et intimiste car sa mise en scène décrit une violence en sourdine, mais qui est toujours prête à surgir. Tout comme le métier qu’ils effectuent au ranch. Que ce soit dresseur, éleveur ou pour alimenter les animaux, il y a quelque chose de l’ordre de la violence en sourdine. Leur métier, et surtout l’espace du ranch, est un miroir de la passion amoureuse entre Juan et Ester : c’est vaste, il y a beaucoup de travail, il y a des surprises, et il y a une tension qui plane pour faire vivre le tout. Mais en même temps, Carlos Reygadas porte un regard à la fois doux et sensoriel sur ce couple, dans la première partie de son film. Ensuite, sa mise en scène et son regard se transforment peu à peu, vers quelque chose de plus sauvage (sans violence) et grotesque (il y a de vrais moments bizarres et absurdes).

Tout comme l’espace du ranch, ce désert grand ouvert et hostile, il y a quelque chose qui brûle : la relation de Juan et Ester se consume de l’intérieur, et fait vibrer ce qui gravite autour. Bien que le film finit par se resserrer uniquement sur le couple et leurs soucis personnels, NUESTRO TIEMPO trace une direction précise. Il part d’une exposition qui englobe l’espace, l’intimité du couple, tout leurs proches, leur métier, pour ensuite creuser la distance entre un couple qui se consume et un espace qui se vide. Carlos Reygadas ne fait pas semblant d’intégrer les personnages secondaires, ils font partie du décor dans la première partie du film, et finissent par disparaître pour que la seconde partie soit entièrement consacrée au couple (car il s’agit d’un weekend entre amis pour la première partie, et la seconde se concentre sur la semaine qui suit). De cette manière, le cinéaste capte deux choses : le couple a de quoi s’accrocher dans la première partie, mais finit par se consumer dans une confrontation infinie dans la seconde partie. Et ce n’est pas pour rien que les espaces sont aussi vastes dans les deux parties. Quelque soit la situation, la complexité des sentiments et les deux points de vue (Juan et Ester) respirent toujours, le cinéaste donne tout l’espace nécessaire pour exprimer les émotions et les sentiments. Parce que, finalement, l’être humain est minuscule face aux espaces, mais surtout tout aussi minuscule face à l’amour. NUESTRO TIEMPO décrit l’amour comme une abstraction universelle qui se travaille sur le temps, et qui peut s’échapper dans l’espace.

Le paysage hostile est aussi immense que les sentiments sont complexes, voilà le leitmotiv esthétique de NUESTRO TIEMPO. Avec une musique qui se fait rare au montage, le film préfère que l’oreille saisisse les bruits d’une nature qui gronde, tout comme l’intimité du couple rugit et se désintègre petit à petit. De la brume à la pluie, jusqu’au coucher de soleil en passant par l’élégance de la vie citadine, il y a une dualité permanente. Celle qui crée l’hésitation entre le désir et la fatalité. Trop beau pour être vrai, trop beau pour être paisible. Le calme avant la tempête, mais sans réelle violence. Tout au long de la seconde partie, Carlos Reygadas explore la situation du couple en se demandant si elle est de l’ordre du pur désir ou s’il s’agit que d’une fatalité. Comme si, comme avec les taureaux du ranch, l’amour est un sentiment soumis à une cruauté soudaine sans pouvoir nécessairement réparer ce qui est fracturé. Entre contemplation et abstraction, les espaces filmés par Carlos Reygadas deviennent les abîmes d’un amour qui se consume. Comme avec l’horizon dans les arrière-plans, l’amour se vit et s’éclate au-delà de l’imaginaire, dans le passage de la beauté cosmique au grotesque du malaise.

Un malaise qui peut aussi venir de la manière de travailler de Carlos Reygadas. Se donnant le rôle principal, castant également sa femme et ses propres enfants. Ce qui peut ressembler à une étrange forme de psychanalyse de tout un groupe, est finalement un film très personnel. Réflexion entre-les-lignes sur la polygamie, NUESTRO TIEMPO prend des allures de western avec son ranch et sa dualité entre désir / fatalité. Mais heureusement, le long-métrage se transforme rapidement en une fresque qui embrasse l’impressionnisme esthétique pour filmer à la fois les grands espaces communs ainsi que les entre-deux et les intimités. Film lumineux, fougueux, passionné, personnel, qui prouve que le cinéma mexicain ne se résume pas à Iñarritu, à Del Toro et à Cuaron.

NUESTRO TIEMPO
Écrit et Réalisé par Carlos Reygadas
Avec Carlos Reygadas, Natalia Lopez, Phil Burgers, Maria Hagerman
Mexique, France, Allemagne, Danemark, Suède
2h53
6 Février 2019

5 / 5

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