My Sweet Pepper Land

My Sweet Pepper Land

Réalisé par Hiner Saleem. Scénario de Hiner Saleem et Antoine Lacomblez. Avec Golshifteh Farahani, Korkmaz Arslan, Mir Murad Bedirxan, Suat Usta, Tarik Akreyi et Feyyaz Duman. Durée 95 minutes. Sortie française le 9 Avril 2014.

<< Au carrefour de l’Iran, l’Irak et la Turquie, dans un village perdu, lieu de tous les trafics, Baran, officier de police fraîchement débarqué, va tenter de faire respecter la loi. Cet ancien combattant de l’indépendance kurde doit désormais lutter contre Aziz Aga, caïd local. Il fait la rencontre de Govend, l’institutrice du village, jeune femme aussi belle qu’insoumise… >>

Littéralement « mon doux pays de poivre », le titre est une référence à l’endroit où les hommes se rassemblent. Là où les femmes ne sont pas les bienvenues. Cet endroit où la mascunilité montre toujours des airs supérieurs. Où la femme n’est qu’un bon parti pour se marier, et obéir à chaque ordre des hommes. Hiner Saleem nous offre une satire des codes moraux et traditionnels de la région. Les kurdes (habitants du Kurdistan) fonctionnent toujours selon ce mode de vie. Dans la lignée de Wadjda (Haifa Al Mansour, 2013) et Les femmes du bus 678 (Mohamed Diab, 2012), Hiner Saleem revendique la liberté.

Entre l’Iran, l’Irak et la Turquie, nous avons également un film avec une portée politique. Avec la chute de Saddam Hussein, le pays a été laissé en ruines. Des ruines physiques et fictives. Dans le sens que la société est à reconstruire. La démocratie nait, mais peine à s’installer véritablement. Il y a encore des luttes, le changement ne plait pas forcément à tout le monde. Installation de règles, arrivée d’une nouvelle police, mélange des peuples, etc… Tout est prétexte à une bagarre générale.

Mais ce n’est pas le seul axe confié au film. En parallèle du fait social qui fait rage, et de la dimension politique, Hiner Saleem sait être doux. Il incube à son récit un vent de fraicheur avec une romance. Mais c’est surtout une histoire d’amour contrariée. Rien de mieux que lier les trois axes du film. Avec l’enjeu politique et la réflexion sur la liberté, il y a le jeu sur les tabous. Sauf que la progression arrive tardivement dans cette histoire d’amour. Au-delà de la rupture familiale qui se fait brutalement et en arrière-plan, le film est un hymne. Un hymne à l’amour, à la force que cela peut amener.

Pour filmer tous ces axes, Hiner Saleem penche sur deux approches. La fantaisie est de premier ordre, et elle regroupe deux approches bien distinctes. Tout d’abord, nous avons une partie d’humour noir. Le seul petit défaut de cet humour noir, c’est que Hiner Saleem n’a pas l’air de vouloir y aller à fond. On sent une certaine retenue à l’ironie intégrée. Comme le message est important, on sent que le réalisateur ne peut pas inculquer autant de second degré qu’il le voudrait. Sauf que des fois, à vouloir trop se retenir, ça devient légèrement ridicule car un humour noir pas assez poussé.

Seconde approche, celle du western. Mais comme un western moderne. Les montages, les grands territoires, les armes, les chapeaux, le gentil et les méchants sont bien présents. Tous les ingrédients habituels sont réunis pour un récit banal. Mais le burlesque fera sa part du marché. Grâce aux graines installées par l’humour noir dans la première partie, le western peut se dérouler paisiblement sans aucune égratinure. Cette approche western se montre avant tout dans les espaces filmés, ainsi que les duels exprimés.

Quand je parle des espaces filmés, il n’y a aucune différence à faire dans l’esthétique. Que ce soit dans l’approche humour noir, ou dans l’approche western, Hiner Saleem sait garder une unité. Ce qui est complètement à son honneur. Avec des teintes souvent sombres, des couleurs dégradées, une lumière qui force en extérieurs, et qui emprisonne les personnages dans le noir de l’intérieur. Comme le réalisateur ne pratique aucune exagération dans sa mise en scène, il peut aisément tourner son esthétique vers le tragique. Ainsi, il peut combiner son humour noir et son western.

Dans tous les cas, il est aidé par la performance de ses acteurs. Rien à signaler de particulier du côté de Korkmaz Arslan ou Tarik Akreyi. Les deux leaders ennemis font leur boulot avec une justesse modeste, mais avec efficacité. Quant à Mir Murad Bedirxan, avec ses longs cheveux très noirs, et sa grande barbe, il est angoissant au possible. Coordonné à ses attitudes de bon boufon du roi, il en devient un parfait tueur burlesque (qu’aimeraient surement les frères Coen). Enfin, s’il y aurait une grande étoile à remettre, ce serait à l’actrice Golshifteh Farahani. Elle offre à son personnage une intensité et une fougue fascinantes. Son personnage d’institutrice, enfermé dans les codes moraux et les règles sociales, en devient plus dynamique et plus subtil.

Heureusement que Hiner Saleem peut s’appuyer sur son approche et son casting. Car, malgré le passionnant message de son récit, il arrive à pêcher sur quelques détails. Plus le film avance dans sa narration, plus il perd en rythme. Tout devient de plus en plus lent, la progression est constamment retardée. Du coup, cela ne permet pas à Hiner Saleem de donner de surprises aux spectateurs. Il y a un grand manque d’inattendu. De ce fait, certains malheureux détails épuisent le film dans des creux. Même si le réalisateur s’approprie parfaitement les clichés traités, il n’arrive pas à les faire oublier. A certains moments, on remarque que Hiner Saleem se sent obliger d’en passer par là. Sinon, il ne pourrait pas faire avancer son film. Tout est une question d’allure formelle, mais il arrive que Hiner Saleem opte pour des situations conventionnelles.

4 / 5

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