This is my moon

This is my moon

L’histoire d’amour entre une jeune femme tamoule et le soldat gouvernemental qui l’a violée.

Surprise devant ce film, Asoka Handagama n’a utilisé que des plans fixes. Encore une fois, comme avec Ini Avan, celui qui revient, la longueur des plans importe peu. Elle est même à l’origine des scènes et de l’ambiance dans ce film. Car nous assistons à un film contemplatif, où toute l’émotion est donnée par l’attitude et le placement des acteurs. Des paysages qui ne sont pas fait pour la narration du film, mais qui créent la narration du film. A chaque instant, Handagama prend le temps de nous montrer la situation. Pour cela, il pourra faire plusieurs plans sur un même espace. Ainsi, le contemplatif se transforme en sensoriel, et le personnage peut s’approprier les espaces, pour se former l’univers dans lequel il a besoin de rentrer pour être porté par le film.

Grâce à ces plans fixes, les personnages nous apparaissent dans un naturel sans égal. La direction d’acteurs de Handagama n’a plus rien a prouvé. On a remarqué dans ses autres films déjà, et toujours dans celui-ci, que tout se passe sur le visage des acteurs. Leur visage exprime toutes les émotions des personnages. Leur regard, leur bouche, leur façon de se (re)coiffer, etc… Leur évolution ne passe pas par le montage, un artifice de l’intrigue. Mais cela passe par les personnages eux-même, sur leur placement plus précisément.

Comme un effet hypnotique de cette mise en scène, où les personnages sont en fusion avec le paysage. Un film qui se dessine comme un tableau géant où des figures, des espaces et des corps ne forment plus qu’un seul élément. Asoka Handagama a bien compris que l’un ne va pas sans l’autre. Comme avec Moon Lady, le ton change selon le personnage, mais également selon l’espace où il est placé. Leur corps n’en est que le résultat de la fusion des deux. Sur leur corps se dessine la souffrance, ou la joie, des situations contées. Ce sont à travers leurs corps et les attitudes des acteurs, que le spectateur ressentira l’ambiance.

Avec ses plans fixes, Asoka Handagama est également au-delà de la vérité naturelle des personnages. Il y montre un rapport frontal, qui refait penser aux tons directs de ses autres films. Le réalisateur évite quand même d’aller dans l’extrême. Il se veut plus puissant dans les conséquences que dans l’acte même. A noter que les actes « choquants » sont assez courts. C’est dans la durée des conséquences que Handagama veut jouer. Il est dans ce rapport sentimental à l’action, plutôt qu’à chercher à provoquer l’émotion par la situation ambigü. Le rapport frontal employé ici est, en quelque sorte, à l’opposé du traitement dans Goodbye Mum.

L’évolution du style du cinéaste est très marquée, et montre qu’il peut nous parler sous plusieurs ambiances. Car le contexte socio-politique ici est plus enfoui. Au lieu d’exprimer un discours sans retenu et de finir sur la provocation, le cinéaste est plutôt dans le non-dit. Cela se passe dans la mise en scène. On sent que, avant de parler de problèmes dans son pays, Handagama veut explorer ses personnages. Et à travers chacune des intrigues individuelles qu’il a écrit, il a de multiples portes ouvertes. Des portes qui amènent vers plusieurs interprétations, plusieurs visions du contexte socio-politique. C’est là que le spectateur intervient, en interprétant à son goût chaque conséquence.

Et ce tableau est pris dans un cycle infernal où les cadrages forment une prison mentale . Là où les idéologies raciales, sexuelles et politiques sont scrutées dans des identités incongrues. Chaque personnage n’est pas ordinaire. Avec des idées et des désirs mystérieux, on se demande quel chemin le film va prendre. En tout cas, le cinéaste sri-lankais s’amuse à briser les tabous de son pays. Il traite facilement de la discrimination, du viol et des prises de pouvoir. Loin d’avoir la loi du plus fort, c’est avant tout une société déréglée, qui part à la dérive. Avec cela, Handagama fait de son cadre un conditionnement obligatoire pour ses personnages. Les répétitions, faites au montage, sont comme un abrutissement de ce déréglement, de ce conditionnement.

Ce film vague notamment sur un côté burlesque qui me plait absolument, qui accentue l’absurdité de ce contexte socio-politique sri-lankais. Malgré les multiples ambiances, les différences de ton et le rapport frontal aux situations, Handagama donne une âme à sa dénonciation. On ne parlera pas de second degré ou de série B, mais disons que le film n’est pas dans la satire pure. On a plutôt une représentation onirique d’un monde cruel. Handagama utilise avec génie tout ce qu’il a sous la main pour ce côté burlesque.Channa Deshapriya (chef opérateur) et Rohana Weerasinghe (musique) accordent leurs talents dans une symphonie absurde du destin. Tout est compromis dans ce film. Tout réside dans le mystère le plus complet, et le spectateur s’interroge constamment sur le degré que les actes et les conséquences vont prendre.

5 / 5

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