Monsieur

Monsieur

Une chose est certaine avec MONSIEUR, le film de Rohena Gera n’a pas et ne s’inscrit pas dans l’énergie et l’aventure que représentent LA SAISON DES FEMMES (Leena Yadav, 2016) et DÉESSES INDIENNES EN Colère (Pan Nalin, 2016). Le film de Rohena Gera est plus grave, plus sombre et plus retenu. Le film explore également la condition sociale de la femme en Inde, mais ne tend pas à créer leur espace d’expression. Rien que par le titre, évoquant l’employeur, il s’agit de parler des rapports entre les classes, et de faire circuler le récit dans cet enfermement. Même si la mise en scène propulse à de rares reprises les personnages en dehors de l’appartement, le plus important se déroule dans l’habitation de l’employeur. Une manière de définir ce (presque) huis-clos comme le terrain commun aux batailles sociales que sont : la condition de la femme et la lutte des classes.

Un huis-clos qui se dessine comme un refuge, celui d’un homme qui se met à l’écart d’une vie qui l’a privé d’émotions. Son appartement à Bombay lui permet de retrouver goût à la vie, de se ressourcer. Tout comme Ashwin, l’appartement est pour Ratna de saisir l’opportunité d’obtenir un ailleurs. Celui où, via un exil (presque) forcé, l’espoir renaît. Ratna, en étant loin de son village, conditionne son quotidien pour continuer à rêver : elle tente – par plusieurs moyens – d’obtenir une chance dans la couture. Bien que les deux protagonistes soient conditionnés à un statut, le récit d’émancipation est valable pour les deux. Même dans la mise en scène, Rohena Gera suggère la distance dans un espace commun. Il y a toujours quelque chose qui sépare les deux protagonistes : un meuble, un objet, une porte, une personne tierce, etc. Même si la mise en scène reste bien sage, notamment dans sa manière de temporiser les attitudes, Rohena Gera réussit à faire la dichotomie entre deux statuts. Ce refuge a deux visages : les allers et retours dans les pièces pour Ratna (la mise en scène tend à toujours dévoiler la présence de Ratna par sa sortie d’une pièce), pendant que l’appartement est un lieu de remise en question d’un pouvoir pour Ashwin.

L’espoir fait partie intégrante de l’ambiance de MONSIEUR. Dans chaque scène, il y a la suggestion d’une possible transgression, mais surtout les indices d’une injustice et d’une condition vieillie entre les deux protagonistes. MONSIEUR met en lumière le miroir de deux sociétés : celle de l’espoir où les classes sociales se brisent au profiter du rassemblement (ici grâce au sujet universel qu’est l’amour) et celle des traditions qui se reposent sur la distance et des interdits (dans l’appartement, Ratna s’interdit elle-même à utiliser certaines choses). Rohena Gera peint un univers social indien complexe, dans lequel elle instaure une émancipation intime, mais qui ne trouve pourtant pas d’autre idée que l’amour pour s’y diriger. Le rapprochement est donc légèrement exagéré par des sentiments amoureux, au lieu d’être plus subtil. Elle aurait pu nuancer les règles issues des traditions, elle aurait pu essayer de casser la distance petit à petit.

Mais là n’est pas le plus gros soucis du film. Même si le huis-clos est intéressant dans la mise en scène de l’espace commun, qui contient pourtant des différences significatives dans les vies qui y sont menées, MONSIEUR a un côté très américain. La période qu’a passé Rohena Gera aux États-Unis est palpable dans toutes les scènes. Il s’agit d’un portrait très démonstratif des traditions et des différences de classes. Que ce soit dans la narration ou le ton du film, il y a une épuration des éléments d’évolution qui ne s’insèrent que de façon éphémère. La narration exprime une évolution par étapes, avec un montage qui attend qu’une situation soit réglée avant de pouvoir s’engager sur une autre idée. Chaque question posée a donc besoin d’une réponse, avant de progresser. Même à l’image même, où le cadre n’aspire qu’à rappeler constamment les statuts des personnages, à les enfermer dans un contexte précis. On retiendra moins cet univers cinématographique très américain, qui enlève du rythme, mais davantage la mise en scène distancée des personnages où les regards et les attitudes des corps disent parfois plus que les dialogues. Sympathique et intéressant, mais manque de caractère.

MONSIEUR (Sir)
Écrit et réalisé par Rohena Gera
Avec Tillotama Shome, Vivek Gomber, Geetanjali Kulkarni, Rahul Vohra, Divya Seth Shah, Chandrachoor Rai, Dilnaz Irani

Inde, France – 1h39
26 Décembre 2018 – distribué par Diaphana Distribution

3.5 / 5

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