Millenium : ce qui ne me tue pas

Millenium : ce qui ne me tue pas

Il est presque impossible de situer ce nouveau film MILLENIUM. Il est adapté du roman écrit par David Lagercrantz, et donc sort du cadre des adaptations de ceux écrits par Stieg Larsson (qui a écrit les trois premiers). Les siens ont été adaptés sur grand écran par Niels Arden Oplev et Daniel Alfredson, des films purement suédois. Puis, le premier tome a été adapté à nouveau, dans une sorte de remake réalisé par David Fincher. Mais il faut croire que les studios n’ont pas d’intérêt à faire un autre remake. Ainsi,le film de Fede Alvarez n’est pas une sequel au film de David Fincher. Il n’est pas non plus une sequel à la trilogie suédoise. Il est une ouverture vers autre chose, vers une nouvelle proposition sur l’univers Millenium. Peut-être inconnu aux yeux du grand public, Fede Alvarez reste un cinéaste au début de sa carrière mais qui a déjà fait plein de promesses. Baigné dans le cinéma d’horreur, Fede Alvarez a instauré son style dès ses court-métrages. On ne reviendra pas sur ATAQUE DE PANICO, court-métrage phénomène qui lui a permis d’être engagé pour être aux commandes du reboot de EVIL DEAD sorti en 2013. On pourra dire tout ce que l’on veut sur ce remake, mais il a le courage de trouver ce que le tout premier EVIL DEAD de 1982 n’avait pas à cause de ses faibles moyens : le torture porn total, la noirceur du chaos individuel,l’exagération des effets, la sensation troublante des travellings suggestifs,etc. On retrouve tout cela dans la suite des travaux de Fede Alvarez : on comprend son huis-clos suffocant qu’est DON’T BREATHE, et maintenant avec MILLENIUM CE QUI NE ME TUE PAS on comprend son voyage vers les fantômes et vers l’intime.

Là où David Fincher prend son temps pour développer une atmosphère troublante et électrique, Fede Alvarez a un tout autre style. Le cinéaste de DON’T BREATHE est davantage dans la rapidité, il ne laisse pas de temps mort, et fait du cinéma d’horreur davantage de l’action-aventure, plutôt que d’y voir un côté thriller. Il ne faut donc pas espérer revoir une patte Fincher, il faut savoir prendre tolérer le style d’un autre cinéaste. Une aventure vers l’intime de Lisbeth Salander, dont le personnage interprété par Claire Foy est une relecture complète du célèbre personnage. Fede Alvarez ne tient pas à rejouer les cartes déjà jouées : féminisme, sexualité, asociabilité, hackeuse de haut niveau. Il fait de Millenium un récit d’action (on peut notamment reprocher une ressemblance trop criante avec les James Bond)et un récit d’aventure humaine. Avec MILLENIUM CE QUI NE ME TUE PAS, l’univers de Fede Alvarez sort déjà de son huis-clos horrifique pour s’ouvrir vers un paysage plus ambiguë, plus intime pour les personnages. On y retrouve les codes de l’horreur chers au cinéaste (il baigne dedans depuis ses débuts), mais il en fait quelque chose de plus contemplatif et chorégraphié.

Le film tourne autour de Lisbeth Salander (et du jeu de Claire Foy, décidément impressionnante par ses multiples registres), et fait graviter quelques autres personnages plus secondaires. Cependant, Lisbeth Salander n’est pas tant le centre du film, son personnage n’a pas d’intérêt ici à être nuancé ou exploré en profondeur (la description de son passé, le récit comprenant sa soeur sont suffisants). Ici, elle est un vecteur pour accompagner le/la spectateur-rice dans le voyage initié par Fede Alvarez. Comme le plan-séquence dans DON’T BREATHE où le groupe de jeunes entre et découvre la maison à cambrioler, Fede Alvarez lance et incruste les corps des personnages dans plusieurs espaces différents, avant d’abandonner ces espaces un à un.Comme avec DON’T BREATHE, le silence est plus significatif que la parole, le mouvement est de plus en plus représentatif d’une torture à la fois intérieure et extérieure, et les espaces sont tous propices à de la violence insoupçonnée.

Fede Alvarez développe alors toute une esthétique propre à son univers sombre et torturé. Mais il emprunte tout de même à plusieurs genres : au thriller, au film d’action (James Bond, Mission Impossible notamment), et bien sûr à l’horreur. Fede Alvarez n’oublie pas ses gros plans sur les yeux saisis par la peur, n’oublie pas ses inserts sur des parties du corps qui tremblent, n’oublie pas les couloirs infinis qu’il chérit tant, et la liste pourrait ainsi continuer. Autant d’éléments propres au cinéma d’horreur, mais que Fede Alvarez incorpore au thriller et à l’action, pour une angoisse plus psychologique que physique (comme dans EVIL DEAD). Le cinéaste joue davantage sur la couleur que sur ses précédents films, avec des couleurs chaudes qui se mêlent au noir et au blanc. La robe rouge portée par Sylvia Hoeks n’est pas un hasard, ce n’est pas un effet artificiel. Lorsque le cadre révèle la silhouette de l’actrice, à de multiples reprises (sa première apparition, lorsque Lisbeth est à l’envers, lorsque la caméra passe au-dessus de la tête de l’enfant, etc) c’est pour révéler la couleur rouge parmi des espaces où le noir domine. Fede Alvarez joue constamment sur les silhouettes et le silence en même temps : déjà dans EVIL DEAD et dans DON’T BREATHE, la caméra effectue des travellings lents pour révéler la couleur dans un environnement sombre, afin de faire apparaître (tel un fantôme) le danger imminent où une silhouette prend le pouvoir sur un espace. Il faut notamment remarquer que la couleur, chez Fede Alvarez, se situe toujours dans le haut du cadre, et toujours au-dessus des yeux des personnages, telle une emprise physique sur le mouvement.

Cependant, les travellings de Fede Alvarez ne servent pas qu’à cela. Ils sont également porteurs de suggestions : sans jamais de plan fixe plein face, le cadre tend à distinguer deux actions dans une même image.Dans un seul plan, il y a toujours deux choses qui se passent : une action dans le champ, et une action ou une parole dans le hors-champ. Fede Alvarez a cette capacité de travailler le hors-champ comme il travaille le reste. Avec un mouvement régulier et presque jamais stoppé de la caméra, Fede Alvarez crée un rythme cadencé au montage. MILLENIUM CE QUI NE ME TUE PAS est comme des battements de tambour : un montage toujours sur le vif du mouvement, et aussi toujours à garder en vue le danger du confinement. Les travellings du cinéastes ont donc un chemin tout tracé pour les personnages, et le montage n’a alors pas le temps de les développer. Tous ces travellings, toutes ces couleurs et toute cette mise en scène sont la preuve que Fede Alvarez ne fait pas des films de personnages, mais des films d’ambiance. C’est un auteur de l’esthétique, et non pas un auteur de fond. Ce qui l’intéresse est d’explorer un mélange des genres, et il peut compter sur son ami Roque Baños pour lui fournir une bande originale réussie (même si pas innovante du tout) qui bascule entre le thriller et l’horreur. Fede Alvarez est justement bien plus à l’aise quand le thriller passe du côté de l’horreur : quand le plan large se rétrécit, quand les personnages font des mouvements plus discrets, et quand le cadre se trouve dans des espaces plus isolés.

Quand on a tout cela devant les yeux, il n’y a aucune raison de ne se concentrer que sur le scénario. Certes le scénario de MILLENIUM CE QUI NE ME TUE PAS manque de consistance (même si l’on sent un peu la patte de Steven Knight – scénariste et showrunner de PEAKY BLINDERS, avec la priorité sur l’ambiance et sur le mouvement, plutôt que sur la parole), mais Fede Alvarez réussit à combler ce manque par ses ambitions esthétiques.


MILLENIUM – CE QUI NE ME TUE PAS (The girl in the spider’s web)
Réalisé par Fede Alvarez
Scénario de Fede Alvarez, Jay Basu, Steven Knight
Avec Claire Foy, Sverrir Gudnason, Lakeith Stanfield, Sylvia Hoeks, Stephen Merchant, Christopher Convery, Claes Bang, Cameron Britton, Andreja Pejic, Mikael Persbrandt

États-Unis, Allemagne, Royaume-Uni, Suède, Canada
1h57
14 Novembre 2018

4.5 / 5

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