Mignonnes, de Maïmouna Doucouré

Mignonnes, de Maïmouna Doucouré

Il y a un point commun entre l’adolescence et la danse, celui de la prise de conscience et ainsi de la découverte de son corps. Les deux ouvrent donc la possibilité à des expériences, à des désirs, à des pulsions, à des élans. L’adolescence est donc une période qui commence comme une page blanche, où commence à s’inscrire des rêves d’avenir assez flous, des idées contradictoires, des fantasmes fougueux et obsessionnels, puis surtout la recherche d’une identité. MIGNONNES embrasse tout cela à la fois, notamment par sa porte d’entrée où des adolescentes cherchent à devenir des femmes. Maïmouna Doucouré interroge donc le désir de devenir une femme dans un monde moderne rempli de contradictions et d’oppositions. Mais le film n’est pas dans ce moment de passage, il est constamment dans cet entre-deux, entre l’adolescence et l’âge adulte : ce moment où Amy cherche sa place et qui elle est vraiment. Tout le film pourrait même se résumer à une histoire de robe. À la fois l’objet d’admiration de beauté et l’objet qui représente une vie rejetée, cette robe est tel un déguisement qui vise à transformer Amy en quelqu’un d’autre. Ainsi, cette robe passe son temps rangée dans le placard, ne croisant que le regard de la protagoniste et jamais sa peau. Toujours dans la distance, enfermée, cette robe est suspendue à un cintre comme Amy suspend sa vie de famille pour trouver une expérience qui la comble de joie et de désir.

Amy est coincée entre deux cultures, celle de sa famille (et plus particulièrement la place des femmes dans cette culture) et la culture française. Dans cet entre-deux, elle cherche à se libérer des règles imposées par la culture de sa famille. Sans jamais s’en couper totalement, puisqu’elle revient à son domicile et se soumet plusieurs fois aux ordres. Elle en vient même à quelque peu transformer des pièces de l’appartement familial pour assouvir ses désirs : entrer dans la chambre interdite avec une amie pour s’y amuser, s’enfermer dans la salle de bain pour danser. Amy est coincée entre l’injustice et son imaginaire, car les deux ne peuvent pas cohabiter. Il ne s’agit pas d’une confrontation entre deux cultures, mais bien d’un besoin de se nourrir des deux. Amy est fortement attachée à sa mère, tout comme elle s’attache à la danse et ses nouvelles amies. Si bien qu’elle en arrive à courir entre les deux espaces : elle part de l’appartement en courant pour rejoindre ses amies, puis revient à l’appartement en courant. Alors que les deux cultures ont leur propre espace d’exercice (l’une plus isolée que l’autre), Amy permet par ses mouvements de faire cohabiter les deux. C’est ce qui rend l’esthétique du film si complète, parce que Maïmouna Doucouré capte à la fois des espaces extérieurs colorés / solaires / enjoués, mais aussi des espaces intérieurs sombres / austères / oppressants.

Ce mouvement transversal est l’expression physique et psychologique d’un besoin de liberté. Sauf que la sortie de l’espace oppressant se fait sans repères, en toute autonomie. Amy tente alors de comprendre le monde qui l’entoure, en observant attentivement toutes les femmes autour d’elle. La recherche de liberté s’embarque alors dans le mimétisme, où la perte de repères provoque la pulsion de tester beaucoup de situations (peu importe ce que l’on peut en penser éthiquement) qui mettront Amy dans des positions de plus en plus délicates. Parce que la jeune protagoniste n’a pas de zone de confort. L’espace familial est suffocant pour elle, alors elle saute à pieds joints dans l’imaginaire pur. À partir de là, que ce soit elle ou ses nouvelles amies, le corps devient presque un instrument de l’imaginaire (un instrument de l’esprit). Le corps se soumet donc à la construction d’une image, se voit poussé de force dans la métamorphose, où chaque espace est à la fois source de rupture et de violence. La question de l’identité passe par cette idée de changement de costumes, où le corps se donne en spectacle. Comme si ces espaces extérieurs colorés et ces nouveaux vêtements ne sont qu’un voile qu’Amy se dresse sur tout le corps. Son esprit reste coincé dans ce choc des cultures, tandis que son corps se livre totalement à l’imaginaire. Une métamorphose physique qui s’impose au regard, pour ne résulter qu’une seule image, dévorant toute identité intime.

Dans ce manque de repères, c’est pourtant bien l’idéal qui est recherché. Si bien que les seules références sont aussi des images, que les adolescentes protagonistes trouvent sur internet. N’ayant pas les outils d’émancipation et de liberté pour se découvrir et grandir d’elles-mêmes, ces adolescentes forgent leur idéal sur le fantasme des images. MIGNONNES est, en quelque sorte, l’art de voir l’impact dangereux de la représentation : une manière d’alerter sur le mécanisme de la manipulation et l’aveuglement. Il n’est donc pas étonnant de voir que, progressivement, Amy perd pied dans cette recherche de liberté, en s’abandonnant complètement aux dérives causées par son obsession. Il y a toujours une question de temps perdu, d’urgence, ou même de figer une situation pour se rendre dans un autre espace. Alors qu’Amy perd pied, la cinéaste travaille sur le temps pour voir sa protagoniste en pleine accélération de sa jeunesse. Il y a cet empressement infernal d’appartenir à un groupe, à un monde adulte différent, etc. C’est une jeunesse qui n’a ni les repères ni les codes pour grandir, se livrant donc à la violence que peut engendrer la métamorphose physique et le mimétisme. Quand l’esprit est tiraillé entre deux cultures, c’est le corps qui enfile chaque costume, pour se construire une image au lieu de se construire une identité.


MIGNONNES ;
Écrit et Dirigé par Maïmouna Doucouré ;
Avec Fathia Youssouf, Médina El Aidi-Azouni, Esther Gohourou, Ilanah, Myriam Hamma, Demba Diaw, Maïmouna Gueye, Mbissine Thérèse Diop ;
France ;
1h35 ;
Distribué par Bac Films ;
19 Août 2020