Men of Honor

Men of Honor

Printemps 1918, dans le nord de la France. Dans les tranchées, des soldats britanniques vivent avec la rumeur d’une prochaine attaque allemande. Voici le pitch de MEN OF HONOR, film de guerre dans le sujet et l’ambiance, mais qui se détache complètement de la bataille. Saul Dibb préfère rejoindre l’école consistant à montrer la guerre sous le prisme intime et individuel, en écartant le combat et l’héroïsme. Ainsi, il adapte la nouvelle de RC Sheriff et Vernon Bartlett, en faisant de la tranchée un huis-clos physique et psychologique. Saul Dibb se rapproche davantage de Michael Anderson, Lewis Gilbert et d’Alberto Cavalcanti. Le premier plan du film, en point de vue subjectif sur la lecture d’un livre, révèle d’emblée l’intention de créer l’appropriation d’une ambiance et l’intimité au sein d’une époque de privation.

La guerre est une sorte de voyage, avec la vie débordante de sentiments en point de départ, vers un espace semi-apocalyptique en point d’arrivée. MEN OF HONOR se concentre donc sur la fin de ce voyage, explore les moments d’attente et d’effroi. Comme l’indique le titre original (JOURNEY’S END), il s’agit de la fin d’un voyage, où les hommes sont entraînés à devenir quelqu’un d’autre. Les émotions et les sentiments sont laissés de côté, les caractères sauvage et instinctif sont au centre de la mise en scène. Saul Dibb décortique ses personnages, les dépouille un par un, pour montrer la dépossession humaniste qu’engendrait la guerre. Cependant, avant d’en arriver à la sauvagerie de la guerre, Saul Dibb prend son temps et installe le ton. Il y a comme une trop longue introduction, exposant les personnages et leur personnalités. Même si le cinéaste installe correctement la différence de rang entre chaque soldat, il n’en fait qu’un prétexte pour visiter les différents espaces de la tranchée.

Toutefois, Saul Dibb décide de laisser la caméra à hauteur d’hommes. Quelques rares plans larges (en plongée) apparaissent pour contempler le silence d’un lieu pourtant dangereux. Mais ce sont , en grande majorité, des plans serrés (tailles, épaules ou visages) qui se succèdent au montage. Ainsi, Saul Dibb crée à la fois l’immersion dans la tranchée, accompagne ses personnages dans leur condition incertaine, et a une meilleure option pour développer les caractères individuels au sein d’un instant donné. Cette esthétique à hauteur d’homme permet également au film de travailler sur le temps. Le temps dans la tranchée passe, autant que la durée du film défile. Une même attente que quelque chose arrive, que quelque chose permette à enclencher une action. Mais voilà, Saul Dibb travaille son cadre et le temps pour décrire le traumatisme instantané où ils sont coupés du monde, piégés dans un espace où retentit leur probable mort imminente.

Même si la violence des combats n’apparaît que de façon éphémère, elle reste un moment de carnage. Le cadre à hauteur d’homme permet de ressentir l’ambiance étouffante et le ton grave qui règnent au sein de cette tranchée. Telle une contemplation d’une fatalité, l’esthétique de MEN OF HONOR ne tend pas à réciter ce que l’on sait tous : l’horreur des combats et des nombreuses morts. Saul Dibb capte les moments juste avant cette mort, où le peu d’humain qui reste éclate en sanglots, avant de se transformer en un corps sauvage qui doit survivre. Le cadre contient donc un grand pouvoir de hors-champ, qui resserre l’espace sur ces corps désespérés et sur ces esprits dévastés. Une réplique résume bien l’intention du film : « Qu’est-ce que ça change ? Ils nous ont envoyés ici pour mourir. » Une résignation qui fait le lien avec la fatalité. Chacun des personnages sait l’horreur qui arrive. Il faut donc essayer de vivre, du mieux possible, ces derniers instants. On peut néanmoins reprocher à Saul Dibb de faire traîner son exploration de ces derniers instants, au point de privilégier la parole à la mise en scène physique.

MEN OF HONOR (Journey’s End)
Réalisé par Saul Dibb
Scénario de Simon Reade, basé sur la nouvelle de RC Sheriff et Vernon Bartlett
Avec Paul Bettany, Sam Claflin, Stephen Graham, Tom Sturridge, Alaïs Lawson, Andy Gathergood, Theo Barklem-Biggs, Asa Butterfield, Toby Jones
Royaume-Uni / 107 min / 2018

3.5 / 5

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