Melancholia

Melancholia

Rarement on aura vu film intimiste et film catastrophe à ce point mêlés. Dans Melancholia, le dernier Lars Von Trier, chef-d’œuvre, monstre monumental, ironique, parfait, on ne reconnaît plus guère les genres. Dans une première partie, Justine (sublime Kirsten Dunst, prix d’interprétation à Cannes) traverse percluse de mélancolie la cérémonie luxueuse de son mariage, réglée à la minute près par sa sœur Claire (Charlotte Gainsbourg, qui aurait bien mérité un prix elle aussi, pour la seconde fois !) et par son mari (Kiefer Sutherland) dans leur somptueux manoir. Dans la seconde partie, Melancholia, la planète, s’approche dangereusement de la Terre. Melancholia devient film apocalyptique, la catastrophe annoncée laissant Justine sereine autant qu’elle terrorise Claire.

Les tableaux

Le film s’ouvre sur des tableaux en plans fixes que l’on pourrait qualifier d’illustratifs, détachés de la structure narrative, annonciateurs des thèmes du récit à venir. Ces pics de signification guident notre regard, dans une sorte de prologue au son du Prélude du Tristan et Isolde de Wagner, mais un prologue qui révèle l’issue. Ces tableaux monumentaux, composés à outrance, parfaits, préparent le contraste avec la caméra à l’épaule utilisée par la suite.

C’est d’abord l’image énigmatique, et pourtant tellement évidente, de Justine, des oiseaux morts dégringolant en arrière-plan, signes d’une décomposition déjà en marche. Puis un cadran solaire projette son ombre gigantesque sur le jardin du manoir de Claire, signe du compte à rebours avant la catastrophe –compte à rebours parodié par le minutage absurde et vain de la cérémonie du mariage. Le troisième tableau –et c’en est véritablement un- nous montre Les chasseurs dans la neige de Bruegel, flou et troué par les flammes, représentation figurative mise à mal. D’autres de ces images suivront ; la dernière sera celle de la collision entre la Terre et la planète Melancholia. Dès lors, le spectateur sait que la catastrophe aura lieu, tout comme le réalisateur, tout comme Justine, celle qui sait, celle qui voit.

Cette ouverture n’est pas sans rappeler le 2001 de Kubrick. Melancholia apparaît dans le ciel aux côtés de la Lune, mais le film ne s’ouvre pas sur un alignement prometteur des astres dans l’axe de la caméra. L’intrusion d’une nouvelle planète annonce la fin du monde –tout au moins, la fin de la Terre. C’est dans le dernier plan du film que l’alignement dans l’axe se produit, lors de la collision. Le film se termine dans le feu, la chorégraphie cosmique fait écho à la psyché féminine et aboutit à la conflagration ironique de modes de représentation.

Le style double

Car Von Trier adopte en quelque sorte un style double, entre le tableau millimétré et l’ébauche, l’artificiel et l’organique, le monumental et le dérisoire. En témoigne l’annonce du titre, gommé sur un aplat au crayon gris, ridiculement primitif après la succession d’images excessivement travaillées. L’organique, synonyme de pourriture et de mort, vient s’infiltrer dans la perfection du cadre. Au sein même des « tableaux », les oiseaux sont morts et le sol absorbe les êtres. La figure même de l’héroïne hollywoodienne est déconstruite et reconstruite. Kirsten Dunst a assurément mérité son prix d’interprétation, mais la manière dont Von Trier l’a filmée est tout simplement inédite. Elle reste toujours d’une blondeur resplendissante, signe de ce qu’elle est : la belle. Et pourtant, les premières images la montrent laide, fausse, le visage bouffi comme modelé dans la cire. Dans le cœur du film, elle est d’abord magnifique dans une robe de mariée qui la sculpte, puis elle erre, dépressive, dans un t-shirt informe qui ne la met pas en valeur. Les tableaux initiaux nous révèlent que déjà dans sa belle robe, l’héroïne est cireuse, en train de se défaire, en décomposition.

Celle qui voit : le retour au figuratif

Au total, trois contreparties au monumental : l’ébauche, l’organique, le comique. Pour ce dernier, on citera la voiturette de golf qui permet à la mariée d’échapper à un mariage trop bien réglé et apparaît souvent malicieusement au détour d’un plan, interrogeant sur la posture du cinéaste et nous laissant indécis (c’est bien là le but de l’ironie) quant au degré de sérieux des choix de mise en scène. L’alternance entre tableaux en plans fixes et caméra à l’épaule est peut-être également empreinte d’ironie, aux dépens de certains personnages. Justine la mélancolique est la seule à voir l’autre côté, celui qui nous est donné à voir par le cinéaste précisément dans les tableaux en plans fixes, la seule à percevoir l’existence du fil gris laineux qui sous-tend la réalité, les pouvoirs destructeurs à l’œuvre. C’est d’ailleurs elle qui opère un retour au figuratif lorsque, dans la bibliothèque, elle ouvre tous les livres d’art à une autre page, cachant Malevitch pour exposer Bruegel et Millais : geste similaire à celui du cinéaste, puisque Von Trier a filmé un Bruegel et reconstitué un Millais avec son héroïne (c’est l’image choisie pour l’affiche).

Terreur et lucidité

Comme dans les précédents films de Von Trier, les personnages principaux sont des femmes. Contrairement aux précédents films, elles sont dans l’inaction : Justine, parce qu’elle est lucide (ou malade ?), Claire, par impuissance. La première partie s’intitule « Justine », là où Claire essaie d’imposer sa patte, son rythme, où Justine étouffe et se sent mal, sujette à la mélancolie au cours de son propre mariage. La seconde s’intitule « Claire », là où, au contraire, c’est Justine qui est à son aise, voit, sait et attend que ce qu’elle a tant désiré se produise, là où Claire tente en vain de se débattre et de raisonner alors que le temps est à la passivité, la catastrophe étant inéluctable. D’une partie à l’autre, on passe du minutage à l’attente. La cérémonie nuptiale se dérègle en même temps que les relations humaines. Naît alors la tension dramatique qui va rythmer la seconde partie ; car Melancholia a aussi son côté terrifiant. La planète, masse inconnue, objet de recherches scientifiques et support de terreurs et d’affects (« it looks friendly », remarque Claire, alors pas très lucide), rôde autour de la Terre. C’est un monstre à l’échelle de notre planète, alors réduite, pour nous spectateurs, à quatre êtres humains (Justine et Claire, le mari et le fils de cette dernière). La disproportion renforce le lien cosmique. Comme dans 2001, quelques humains sont aux prises avec un univers parcouru de significations énigmatiques et d’intentions –réelles ou fantasmées.

Catastrophe !

La réécriture du genre du film catastrophe n’est pas dénuée d’ironie. Il semble hautement improbable que les personnages restent aussi isolés et mal renseignés en pareilles circonstances. L’absence de scènes collectives (pour un événement qui véritablement concerne le monde entier) ou de scènes de panique place le réalisateur du côté de Justine : la fin du monde est observée d’un œil intéressé mais distant. C’est beau, et il n’y a pas de quoi en faire un plat. Justine accepte avec amour l’ « union » des deux planètes, comme le montre une scène de communion sensuelle entre la jeune femme nue et le « clair de Melancholia » (comme on parlerait d’un « clair de Lune »…). Ce moment est d’ailleurs traité sur le mode du tableau, allant dans le sens de l’histoire, et non dans celui des agitations du monde.

Mais la conflagration finale est-elle l’incarnation de ce à quoi aspire le mélancolique ou une apocalypse simplement accueillie avec bonheur par celui-ci ? On ne saura guère décider. Le mal-être psychologique est évacué sur une autre planète, les questions de causalité n’ont plus lieu d’être. Le final n’est plus que le point de convergence entre deux mondes, l’un visible, l’autre invisible : le plan fixe vient épouser la réalité des personnages, dans une composition structurée par le triangle de la cabane et celui des trois personnages qui sont alors, pour une seconde, comme tout ce qui reste du monde. Ce feu d’artifice final est peut-être tragique ou comique, assurément ironique, saisissant et magnifique. C’est finalement l’ironie de Von Trier qui est destructrice, dans cette explosion jubilatoire.

CRITIQUE PAR MG

Sacré Lars Von Trier. Loin de nous étonner, le cinéaste danois revient après un Antichrist qui avait choqué la Croisette en son temps, avec un nouveau film qui fait polémique en dehors des salles (pour une fois). Non lié à son oeuvre, sa phrase choc cache un film plus accessible que précédent, mais toujours aussi nébuleux. Normal, on est quasiment dans un film de science fiction.

Melancholia possède une vraie histoire, bien qu’un peu triturée par un Von Trier soucieux de tout. Deux soeurs dans un chateau, l’une se marie, l’autre s’inquiète du passage prochain d’une planète géante près de la Terre. La première est fascinée, l’autre terrifiée. Charlotte Gainsbourg rempile auprès d’un réalisateur qui lui a valu un prix à Cannes, Kirsten Dunst suit le même chemin. En deux temps, deux mouvements, l’histoire explore la fin d’un monde (par un mariage), la fin du notre. Reste le suspense de savoir si réellement la planète Melancholia détruira la Terre ou non… Dans tout ça, Von Trier se fait bankable, et ramène un casting 3 étoiles : Kiefer « Bauer » Sutherland (qu’on aimerait vraiment plus souvent dans ce registre), Charlotte Rampling, John Hurt, les Skarsgard père et fils…

Toujours aussi fataliste et torturé, Lars Von Trier expulse sur l’écran ses pulsions terrifiées, sa paranoïa du monde extérieur, sa vision claustrophobique (on ne sort pas du décor principal, le chateau du mariage) des choses, sans autre chose que d’y adhérer. Mégalomaniaque au possible, le danois pousse ses actrices dans leur retranchement, le tout dans un contexte assez dénaturé, succession de tableaux plus ou moins schizophrènes, suivant les deux soeurs dans leur déambulation en attendant la fin inéductable (ou presque). Un jusqu’au-boutisme qu’on commence à connaître chez lui, bien qu’il ait été plus brutal sur Antichrist. Mais difficile d’intégrer l’univers glauque du cinéaste sans une bonne préparation, et bien que Melancholia bénéficie d’un traitement sans doute plus grand public (entre guillemets), on aura toujours autant de mal à appréhender cette vision des choses, froide et dénaturée. Lars Von Trier offre sans doute ici un de ses films les mieux pensés, reste qu’on devient assez hermétique à sa vision des choses.

4 / 5