Martin Eden

Martin Eden

Pour son deuxième film de fiction, le documentariste Pietro Marcello adapte librement le très acclamé roman de Jack London intitulé MARTIN EDEN. Au scénario, Pietro Marcello et Maurizio Braucci respectent très bien l’essence du personnage Martin Eden, et reprennent fidèlement le récit d’apprentissage dans lequel se lance le protagoniste. Transposé en Italie, et plus précisément à Naples, au XXe siècle, le film tient donc (avec également l’appui d’images d’archives) à faire dialoguer la fiction et la réalité. Il y a tous les éléments du récit social et politique : la volonté d’affranchissement du milieu d’origine grâce à la culture, le soutien de personnages influents et bourgeois, la réussite qui amène à la reconnaissance, et le désir de l’amour. Dans le style, on pense à la fois au cinéma italien des années 70, mais aussi au merveilleux EDVARD MUNCH (Peter Watkins, 1974) qui avait déjà cette esthétique très iconoclaste et bohème.

Le film de MARTIN EDEN brasse beaucoup de sujets et d’idées, dont la souffrance causée par la pauvreté (le milieu dont est issu Martin Eden) et la vanité de la bourgeoisie (méprisante, ne s’intéressant qu’à la richesse et le succès). Mais grâce à Martin Eden et ses aspirations de reconnaissance avec ses poèmes, le film permet de faire rencontrer les deux milieux au montage, comme un entrechoquement. Il y aussi l’amour, la romance entre Martin et Elena, qui provoque l’éloignement du milieu d’origine pour se faire absorber par ce milieu bourgeois qui ouvre des portes à Martin. Ainsi, Pietro Marcello crée, grâce à ses allers et retours entre les deux milieux au montage, une dualité entre l’amour pour Elena et l’identité de Martin. Malgré cela, cette errance ne trouve pas toujours d’échos assez significatifs et concrets. Les dimensions psychologiques, temporelles et politiques sont fascinantes, alors que les dimensions historiques et paysagesques sont trop souvent survolées. À ne pas vouloir encrer son film historiquement et spatialement, Pietro Marcello perd en substance atmosphérique pour y remplir la substance individuelle de son protagoniste.

Le cinéaste parle beaucoup trop de son personnage principal, et ne prend pas assez de temps de parler de tous les autres qui l’entoure : comment ils/elles l’affectent, l’influencent, lui confient le désir, lui apportent la reconnaissance. MARTIN EDEN est moins passionné par une esthétique d’époque que par un récit narratif de personnage. Le film retentit davantage par sa volonté constante de poésie et de romanesque absolu, que par essayer de trouver une rage dans l’auto-destruction. En se focalisant principalement sur la psychologie et la politique, même la temporalité peut poser problèmes avec ses innombrables ellipses, cassant le rythme de nombreuses fois : la contraction plutôt que la mise en perspective. Cela n’empêche pas d’y percevoir un protagoniste perdu peu importe les époques, tout en continuant naïvement son ascension. On retient particulièrement ici la perdition dans des couleurs chaudes et le grain de la pellicule 16mm, pour un mélange certain entre l’obsession et l’insensibilité.

Une manière aussi de voir le temps comme un piège, qui dévore progressivement la psychologie de Martin Eden, révélant l’opposition entre l’affirmation de la culture de masse et la consolidation de l’individualisme. Et malgré les ellipses, le montage arrive à rendre une forme d’éclatement de cette psychologie, un éclatement brutal qui intensifie les passions mais aussi les conflits. Toutefois, il aurait été fascinant de voir une projection esthétique de cet éclatement brutal, au-delà du montage. L’errance ne se suffit pas à elle-même, elle aurait pu être accompagnée d’un vertige : donner vie aux arrière-plans, d’oser d’élargir le cadre, d’étendre davantage au -delà du regard frontal. Alors que le film part sur de bonnes bases lyriques, avec ces mouvements de caméra à l’épaule qui traduisent une vraie détermination, une certaine folie de la cohabitation entre les deux milieux sociaux, une réelle passion pour la culture et le désir enflammé. Il faut tout de même souligner la brillante composition artistique des plans. Même si Pietro Marcello a une forte tendance à sur-utiliser le flou à des fins implicites, MARTIN EDEN possède une réelle valeur photographique et décorative.

Chaque espace est un bijou de couleurs, de lumières et d’ombres. Dans chaque décor, on peut y ressentir la passion du protagoniste. La passion pour le monde bourgeois qui lui ouvre les portes, la passion pour la lecture et le travail acharné sur la poésie, et la passion exprimer son propos politique. Mais voilà, MARTIN EDEN s’enferme dans des espaces déjà restrictifs, et privilégie la moralité du cynisme aux corps qui s’apprêtent à chuter. Il y manque de la rage et du vertige. Le film manque d’être comme son plan final, où le protagoniste est bien seul face aux profondeurs de la mer.


MARTIN EDEN
Réalisation Pietro Marcello
Scénario Pietro Marcello, Maurizio Braucci, d’après le roman de Jack London
Casting Luca Marinelli, Jessica Cressy, Denise Sardisco, Carlo Cecchi, Vincenzo Nemolato, Marco Leonardi, Carmen Pommella, Autilia Ranieri
Pays Italie, France
Durée 2h08
Sortie 16 Octobre 2019

3 / 5

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