L’œuvre sans auteur

L’œuvre sans auteur

Dans le magnifique ouvrage La chambre claire, Roland Barthes écrivit « La photographie n’est jamais qu’un chant alterné de Voyez, Vois, Voici ; elle pointe du doigt un certain vis-à-vis, et ne peut sortir de ce pur langage déïctique. ». Iris Murdoch disait également que, même dans l’intention de se rapprocher du réalisme, il y a toujours une part de subjectivité qui donne un sens à l’oeuvre. Les deux idées, de Barthes et de Murdoch, se rejoignent : peu importe l’art, une œuvre possède toujours un positionnement de l’artiste. Le récit de la réalité ne peut se résumer à une description, car celle-ci sera toujours nuancée selon les regards. C’est ce qui manque cruellement à L’OEUVRE SANS AUTEUR, où Florian Henckel von Donnersmarck décide de se distancer aussi bien dans la mise en scène, dans la narration, dans le cadre, et au montage. Certain-e-s cinéastes prennent de la distance lors du tournage, tel Frederick Wiseman, mais son montage est toujours subjectif et raconte toujours quelque chose sur la société. Ici, le cinéaste allemand montre des faits sans jamais rien raconter autour.

Cela est le cas dans les deux parties du film, 3h10 de neutralité totale où le regard du cinéaste se substitue à l’observation la plus basique et indifférente. Si bien que, dans le récit, tout est constamment bien ou mal. Un film très binaire et scolaire, où tout le geste cinématographique est laissé au récit, avec de bons et de mauvais personnages embarqués dans des situations romantiques ou dramatiques. Le geste se résume donc à cela… Aucun point de vue esthétique pendant tout le film, tant Florian Henckel von Donnersmarck se contente de calquer un récit (d’où le titre du film). L’OEUVRE SANS AUTEUR n’échappe alors pas aux pires manières, où le film ne fait que ré-utiliser des codes mélodramatiques et dramatiques qui se sont épuisés dans le cinéma. Sans tout mentionner pour ne pas gâcher l’ennui devant le film, le cinéaste s’appuie énormément sur la musique pour évoquer une émotion ou pour créer une atmosphère, et prend tout son temps pour développer une romance finalement inutile. Malgré les beaux efforts de la toujours excellente Paula Beer, son personnage ne se résume qu’à sa romance avec le protagoniste (incarné par Tom Schilling que l’on préférait dans OH BOY ou dans LA FEMME AU TABLEAU, avec des performances plus complexes et rigoureuses). Le cinéaste allemand aurait mieux fait de garder son protagoniste dans son environnement artistique et dans ses souvenirs du passé, tellement la romance devient superflue.

La seconde partie est un vrai artifice, qui ne trouve pas beaucoup d’intérêt par rapport à la première partie ; cette seconde partie ressemble affreusement à une deuxième saison de mini-série, à la saison de trop. Ce n’est pas le seul artifice du film, puisque les images et l’esthétique sont clairement la plus grande déception. Autant de temps (3h10 de film, en deux parties) où les images nous proposent de regarder mais non de voir, de filmer sans montrer du concret et/ou de la complexité. Le/la spectateur-rice se voit obligé d’être rendu à son rôle de base : être spectateur-rice. Dans cette idéalisation d’une success-story, le cinéaste allemand ne laisse aucune place à la participation, la réflexion de la part des spectateur-rice-s. Si bien que la seule confusion possible relève du temps. Alors que le Cinéma est, par définition, une illusion du mouvement et du temps, L’OEUVRE SANS AUTEUR est très minimaliste dans les mouvements, mais est surtout trop abstrait au niveau de la temporalité. Parfois explicite et parfois abstrait, le temps n’est que trop rarement travaillé comme un vecteur important de ce récit. Alors que le cinéaste arrive à relier parfaitement le récit intime à l’Histoire, sa distance vis-à-vis du récit ne lui permet d’y adapter une esthétique marquante. Film vite vu et vite oublié, tant les espaces n’ont aucune autre fonction que de servir de contexte historique, tant le cadre de la caméra ne sort jamais d’une fonction explicative et de reconstitution. Il aurait été plus intéressant de voir le film se concentrer sur l’évolution de l’art, une sorte de chronique artistique dont le film ne fait qu’évoquer certains moments historiques.


L’OEUVRE SANS AUTEUR (Werk ohne autor)
Écrit et Réalisé par Florian Henckel von Donnersmarck
Avec Tom Schilling, Paula Beer, Sebastian Koch, Saskia Rosendahl, Oliver Masucci, Cai Cohrs, Ina Weisse, Hanno Koffler
Allemagne, Italie
Partie 1 : 1h30, Partie 2 : 1h39
durée totale 3h09
17 Juillet 2019

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