L'homme qui tua Don Quichotte (spoiler : c'est Terry Gilliam)

L'homme qui tua Don Quichotte (spoiler : c'est Terry Gilliam)

Ce n’est un secret pour (presque) personne, ce film a failli ne jamais voir le jour. Après plusieurs tentatives (avec notamment John Hurt et même Jean Rochefort dans le rôle titre de Don Quichotte), les problèmes se sont succédés. Vingt ans de travail et d’obstacles en tout genre, même jusqu’à sa sortie perturbée juste avant le Festival de Cannes. Mais le geste est bien là : L’HOMME QUI TUA DON QUICHOTTE a ce pouvoir d’attirer car il a une longue histoire, parce que la passion et l’obsession d’un cinéaste sont sortis vainqueurs. Et c’est le plus important au cinéma ; un cinéaste doit croire en son oeuvre, il doit y mettre ses tripes – au point d’en finir fatigué. Cet engagement fait évidemment écho au travail d’Alejandro Jodorowsky pour son DUNE (celui-là n’a malheureusement jamais vu le jour, au point de devenir une bouillie réalisée par l’adulé David Lynch). Un geste qui a forcément des répercussions, laissant des marques dans l’oeuvre, la faisant évoluer au fil du temps.

En lui-même, le film contient un geste intérieur, celui de l’auto-portrait d’un cinéaste qui a dû affronter de nombreuses épreuves. Toby, un cinéaste que ses collègues mentionnent comme un génie, est « en panne » d’inspiration et de motivation. Il part donc à l’aventure, à la recherche de l’inspiration, grâce à un film qu’il a réalisé par le passé. Ce Toby, interprété très justement par un Adam Driver dont la gestuelle implose petit à petit, est l’alter-ego de Terry Gilliam. Mais pas que, car le cordonnier devenu Don Quichotte – un Jonathan Pryce qui ne parvient pas à saisir l’excentricité nécessaire – est aussi un alter-ego de Terry Gilliam, pris dans la folie de son obsession pour son oeuvre. Le problème est que cet autoportrait multiple ne parvient pas à se dévoiler entièrement, à se développer assez pour éviter de se noyer dans la comédie. Sauf que L’HOMME QUI TUA DON QUICHOTTE tue aussi le film : ce jeune cinéaste en panne n’est qu’un vecteur pour assister à une mécanique cocasse.

On aura connu Terry Gilliam plus fou, maîtrisant davantage l’incongruité et le burlesque. Ici, son film ressemble à un testament sans surprise. Une sorte de dernier souffle qui n’a plus à rien à proposer dans la folie que l’on aime tant. L’HOMME QUI TUA DON QUICHOTTE entame beaucoup d’idées de mise en scène burlesques, sans pour autant aller jusqu’au bout. Le long-métrage mélange toutes les possibilités entre l’espace, le temps et le montage. Entre flashbacks soudains & faussement mélodramatiques, une temporalité foutraque où le hors-champ perd complètement de son importance, et trop d’espaces éphémères & vains, il ne reste que quelques fragments d’angles de vue que l’on reconnaît dans le style Gilliam. Bien que le cinéaste arrive à amener plusieurs plans larges bienvenus (plutôt dans la volonté d’apporter des hallucinations, d’où leur composition et les échelles étranges), il y a davantage de plans serrés justifiant des champs / contre-champs désespérants. Il y a un cruel manque d’inspiration au niveau esthétique, où Terry Gilliam préfère travailler une mise en scène éclatée telles les tentacules d’une pieuvre, plutôt que de concrétiser l’imaginaire burlesque dans lequel Toby est inséré.

Terry Gilliam a maintes fois prouvé qu’il est un grand cinéaste du baroque. Pourtant, L’HOMME QUI TUA DON QUICHOTTE confond le mystère du burlesque avec l’attraction de la fantaisie. Alors que Adam Driver, Jonathan Pryce et Joana Ribeiro ont des personnages qui pourraient aisément être secoués par des tourments intimes, le film n’en fait rien. Même si la scène finale des géants est le meilleur moment esthétique du film (deux longues heures pour en arriver là), il faut passer par une romance inutile et un baroque paresseux. Terry Gilliam n’arrive jamais à dynamiter son ambiance, à la tenir dans autre chose qu’une exploration monotone de la folie. Avec tous ces gestes non aboutis, le film de Terry Gilliam n’a rien du grand film annoncé, il n’a pas la folie attendue, car c’est un film qui a déjà 20 ans lorsqu’il nous arrive sur les grands écrans.

L’HOMME QUI TUA DON QUICHOTTE (The man who killed Don Quixote)
Réalisation :
Terry Gilliam
Casting : Adam Driver, Jonathan Pryce, Joana Ribeiro, Olga Kurylenko, Jason Watkins, Stellan Skarsgard, Oscar Jaenada, Jordi Molla, Sergi Lopez, Rossy de Palma
Pays : Espagne, Portugal, Royaume-Uni, Belgique
Durée : 2 h 12
Sortie française : 19 Mai 2018

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