L'homme qui a surpris tout le monde

L’homme qui a surpris tout le monde

Le film d’Aleksey Chupov et Natalya Merkulova se déroule dans la Russie d’aujourd’hui, celle où une loi interdit la « promotion de l’homosexualité » dans le cinéma (ce qu’ils nomment la propagande gay), donc une Russie où les habitants ne cachent pas leur homophobie, leur discrimination violente et leurs traditions patriarcales qui règnent toujours. Tout ceci transparaît et surgit dans le film, petit à petit, mais sans en être le sujet principal, sans être l’objet de focalisation du duo de cinéastes. Chupov et Merkulova développent davantage des images et une mise en scène qui effacent un point de vue, leur montage laisse place à la réflexion et aux sensations du/de la spectateur-rice. Sans jamais dénoncer ni prendre partie, sans jamais provoquer ou faire l’éloge d’idées, Chupov et Merkulova sont dans l’observation permanente. La caméra regarde la transformation de son protagoniste, alors que la mort se rapproche peu à peu. Atteint d’un cancer, Egor se retrouve être à l’image du paysage dans lequel il vit : démuni, impuissant et à bout de forces. Comme l’espace, il est face au vide complet que représentent la mort et la pauvreté.

Chupov et Merkulova filment un espace aride, sec et aux ressources limitées. Mais aussi un espace ouvert à tous les regards : l’ouverture du cadre avec un grand nombre de plans larges, montre l’exposition de l’espace où tout est susceptible d’être vu et réprimandé. Sauf que le duo de cinéastes réussi un contrepoint : là où l’espace est austère et menaçant, c’est la romance qui s’accroche à l’espoir et qui refuse de se résigner à la mort. Dans sa première partie, la romance est l’élément qui apporte un ton optimiste face à la fatalité mortelle. Avec une attention particulière à l’intimité (quelques gros plans sur le couple qui s’enlace, sur des instants très sensuels), le film essaie de faire triompher l’amour sur la future mort. Sauf que Egor choisit de fuir la réalité, de refuser la fatalité. Il se découvre une nouvelle identité, un nouveau visage, un nouveau corps. C’est alors sa détermination (dans sa transformation) qui permet de lutter contre la mort, et non la romance. Il est compréhensible que le récit se tourne vers une transformation, vers une thérapie qui passe par une nouvelle identité. Mais il est fort dommage que cette transformation exclut si brutalement la romance. Il est plus intéressant de voir un couple abîmé (lorsque Egor s’isole dans la cabane familiale, et reste près de sa famille) que de voir une famille séparée et écartée du récit, tout en esseulant le protagoniste. En même temps que l’observation sur le changement d’identité, Chupov et Merkulova auraient gagné à observer également la difficulté de maintenir la romance.

Cette seconde partie est intéressante, mais pas aussi passionnante que la première. Au bout de 45 minutes, le film bascule de l’intime vers le drame social, il bascule de l’intimité de la famille à un regard incluant la communauté. Le problème est que le film se referme automatiquement sur la question de l’homosexualité et de la transsexualité, sur la question de la discrimination et du rejet de l’autre. Alors que, comme dit précédemment, le film aurait gagné à conjuguer cette lutte par la transformation avec le mélodrame. Parce qu’en se concentrant dans la propriété familiale, le film faisait état de la réserve, du mélange des sentiments. Or, le film fait petit à petit entrer l’aliénation et la violence pure. Sans jamais d’explications sur cette thérapie personnelle et autonome, le film donne à réfléchir sur les événements du récit. Mais la violence vient effacer la romance / le mélodrame, et se recentre malheureusement sur l’accumulation de scènes violentes. Même si la forêt est un lieu qui apporte de la paisibilité et de la fantaisie dans le film, ce départ dans la forêt efface le caractère survival du village. Là où le protagoniste doit lutter en silence, là où le protagoniste n’est plus face à la mort mais face à la discrimination. Toutefois, dans la forêt sauvage et fantaisiste, prédomine une idée : celle où le miracle du changement d’identité pourrait être le miracle pour battre la mort, là où la raison a échoué.


L’HOMME QUI A SURPRIS TOUT LE MONDE (Chelovek, kotoryy udivil vsekh)
Réalisé par Aleksey Chupov, Natalya Merkulova
Scénario de Aleksey Chupov, Natalya Merkulova
Avec Evgeniy Tsyganov, Natalya Kudryashova, Yuriy Kuznetsov, Igor Savochkin, Aleksey Filimonov, Pavel Maykov
Russie, Estonie, France
1h45
20 Mars 2019

3 / 5

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