L'extraordinaire Mr Rogers, de Marielle Heller

L’extraordinaire Mr Rogers, de Marielle Heller

Vaste projet que voilà, avec encore un film qui reprend le texte d’un article de presse pour construire son récit. Ce type d’inspiration est si énigmatique, qu’on peut en venir à se demander quel est l’objet de ce geste. Et comme on se le demande encore à la fin du film, c’est qu’il y a un véritable problème – voire plusieurs – dans l’intention du film. Une chose est donc certaine, L’EXTRAORDINAIRE MR ROGERS (dont le titre français était auparavant « Un ami extraordinaire », ne cherchons même pas à comprendre le changement) n’a aucune ambition artistique, si bien que le film se complaît dans sa forme de pastiche nostalgique pour des américains en manque d’idée pour perdre du temps. Même le début du film est consternant, où l’exposition change complètement son dispositif en quelques minutes. Tout commence par une présentation de Mr Rogers (alias Tom Hanks) dans le décor de studio où il enregistre son émission. C’est simplement une vignette qui nous fait croire qu’il s’agit du mouvement d’entrée, alors qu’il sert à nous amener vers le journaliste Lloyd Vogel, qui lui-même nous amènera ensuite vers Mr Rogers. Le film de Marielle Heller est un cycle sans fin, un système de va et vient entre les deux personnages, confondant chaque mouvement sans savoir où se poser.

Un mouvement est un geste fait pour explorer un état, une ambiance, un ou plusieurs personnages, un espace, un moment. Alors qu’ici, le film ne prend pas le temps et se contente d’aller de vignettes en vignettes sans jamais véritablement accompagner ses personnages. Pourtant, il y a une intention intéressante dans ce film : Lloyd Vogel (alias Matthew Rhys) est tel un homme vidé, sombre et morose, alors que Mr Rogers est un homme joyeux, solaire et plein de vie. La rencontre des deux a quelque chose de disharmonieux et déséquilibré, mais Marielle Heller n’en fait absolument rien. La cinéaste se contente de la mise en place des éléments, créant systématiquement une distance avec le cadre. La mise en scène est toujours ultra explicite, préférant symboliser des émotions et une ambiance plutôt que de faire vivre le miroir entre les deux protagonistes. L’EXTRAORDINAIRE MR ROGERS cherche constamment à aller vers une mise en scène remplie de philosophie, plutôt que d’aller vers une étude de personnages et de leurs images. Le réel dramatique dans la vie de Lloyd Vogel ne confronte jamais l’imaginaire que représente Mr Rogers. Tout est laissé dans un effet de miroir totalement désabusé par le manque d’aspérité de son cadre, comme si les mouvements du film sont forcément binaires.

Le montage arrive cependant parfois à faire penser à un voyage intime pour retrouver des émotions, où il est nécessaire de poser des sons et des mots pour donner un ton à ce voyage. Sauf que tout le geste du film n’est rien d’autre qu’une pauvre dichotomie entre une institution qui joue des gros sabots et le peuple, pour que des « figures héroïques » murmurent à l’oreille des personnes afin de retrouver des sensations positives. L’imaginaire du film est donc alors moins un retour à l’enchantement qu’une image lisse d’une sorte de gourou assez inquiétant et même flippant à certains moments. Le geste esthétique est tout comme la réaction de Lloyd Vogel lorsqu’il essaie d’interviewer Mr Rogers : abandonné. L’imaginaire qu’incarne Mr Rogers ne vit que dans le studio où se tourne l’émission pour les enfants. L’imaginaire y est enfermé constamment, réduit à une fabrication matérielle et des télévisions cathodiques. Le miroir se contente de dérouler le récit de son réel catégorique et évident. Tout comme l’imaginaire est quelque chose qui se propose au réel, mais qui ne le confronte pas pour en rester spectateur, dans une forme colorée toute mielleuse, mièvre et fade. Parce qu’il faut se poser la question : qu’y a t-il derrière cet imaginaire et derrière ce réel ? Malheureusement, le film ne creuse pas le contexte qui permet à ce réel et cet imaginaire d’exister. Le contre-champ du miroir n’existe jamais, faisant de L’EXTRAORDINAIRE MR ROGERS un film coloré sans saveur.


L’EXTRAORDINAIRE MR ROGERS (A beautiful day in the neighborhood) ;
Dirigé par Marielle Heller ;
Scénario de Micah Fitzerman-Blue et Noah Harpster ;
Avec Tom Hanks, Matthew Rhys, Susan Kelechi Watson, Chris Cooper, Maddie Corman, Enrico Colantoni, Wendy Makkena, Tammy Blanchard ; 
États-Unis ;
1h49 ;
Distribué par Sony Pictures ;
En VOD dès le 21 Avril 2020 sur Amazon Prime Video.