Leviathan

Leviathan

Le passage d’une voiture rouge pendant quelques secondes d’une scène, est surement l’un des plus beaux symboles du film. Le rouge est notamment la couleur principale de la Russie, et Andreï Zviaguintsev l’utilise comme couleur du sang. Celui versé par la violence, celle qui provoque des fissures dans le système social russe. Comme celles présentes sur la voiture rouge qui circule sur la route, croisant celle du protagoniste. Métaphore de la crise russe qui se propage parmi le peuple le plus modeste, la plaque de la voiture est fixée de travers. Comme si le système social russe est bancal, ne tenant que sur quelques visses démontables.

Ces choses qui tiennent le pays à flot, ne sont pas forcément les meilleures qui soient. Et Andreï Zviaguintsev est de cet avis, en parcourant une satire de deux institutions. Qui sont la politique (et leurs lois impénétrables) ainsi que la religion (qui se propose comme la voie à suivre dans la vérité). Ces deux institutions représentent le pouvoir absolu en Russie. Celui qui est bien habillé, qui se tient droit, qui a des vêtements/costumes clinquants, qui vit dans des décors aux milles couleurs, etc… Celui qui se fait un plaisir d’oppresser le peuple. La voix publique est humiliée et enfermée sous silence, pour éviter une rébellion devant la soif de pouvoir.

Tout ceci est relié aux espaces filmés, aussi bien dans le chaos que dans la conjonction aux personnages. Tout d’abord, il faut voir à quel point les personnages errent parmi les lieux. Quand le doute, un obstacle ou une personne se met en travers d’un chemin, il n’y a pas que l’alcool pour y résoudre. Même si la vodka est omniprésente dans le film, il y a comme une perdition des corps au milieu d’immenses espaces. Plus la crise se fait sentir, plus elle se fait grande : plus les personnages vont osciller entre mer et montagne. Les espaces, tous plus beaux les uns que les autres, montrent que la nature dépasse les hommes. Devenant presque la cause d’une sauvagerie entre hommes, se déchirant face à leurs égoismes.

Pas seulement. Car les espaces sont peut-être magnifiés, loin d’une austérité à laquelle on s’attend par ce sujet, mais c’est pour mieux servir les personnages. Les espaces sont surtout à l’image des personnages du film, à la fois la projection de leur personnalités, leurs coups de poing et leurs rêves. La mer permet l’isolation temporaire pour décompresser, par sa profondeur calme et ses petites vagues apaisantes. La montagne est la grandeur de l’homme qui se réunit, où les rochers et les troncs d’arbres deviennent les terrains de jeu. Le placement des foyers et leur terre sèche deviennent les lieux de combats ardents. Les routes deviennent des échappatoires, ou même le lien qui tisse une connexion entre les hommes. Cette Russie est esthétisée de façon à montrer le gâchis d’une beauté, causé par des hommes obstinés.

Toutes ces obsessions sont marquées par une dualité, qui progresse telle une flamme sur un feu de camp. Les morceaux de bois s’entrechoquent, une braise arrive, une petite flamme s’allume et se termine en un grand feu qui absorbe tout sur son passage. Au-delà de pointer du doigt les institutions qui contrôlent un pouvoir corrompu, Andreï Zvisguintsev construit un dilemme pour ses personnages. Une flamme qui gît en chaque personnage, où l’individuel doit faire face au collectif. Quand les désirs/les rêves de chacun viennent tâcher le lien collectif. Le film a son petit côté mélodramatique, parmi tout son propos socio-tragique. Dans ses cadrages, le cinéaste russe détache peu à peu ses acteurs. Tous unis dès le départ, les plans individuels se font de plus en plus nombreux. Et cela démantele le noyau de la voix publique, ne permettant pas une puissance de confrontation assez importante face aux institutions.

Cela n’empêche pas Andreï Zviaguintsev d’ajouter à son film quelques touches d’humour. Intégrées comme des fulgurances, elles servent un regard pratiquement burlesque sur les institutions. Le maire alcoolisé qui vient rendre une visite surprise de nuit, la discussion ou le repas entre le maire et le représentant religieux, les travellings avant sur les portraits du Christ, les déplacements paraboliques du maire, la concentration fuyante de ses associés, etc… La liste serait un peu longue, mais ces moments ne durent pas plus d’une petite scène de quelques minutes. Histoire de détendre l’atmosphère, ou même de rendre la satire encore plus glaçante : comme si la vérité pathétique de ces institutions doit partir de l’humour pour porter un regard dramatique.

Enfin, la forme de son film reste pour le moins fascinante. Dans le sens où le refus des ellipses conséquentes fait entièrement partie d’un portrait déchaîné de l’âme russe. Car ce film se place comme une chronique d’une poignée de personnages qui vivent tranquillement, et soudainement bouleversés par les institutions. Une chronique immersive, où toutes les échelles et les focales s’enchainent. Mais les plans serrés sur les acteurs sont tout aussi importants et passionnants que les courtes focales, où les espaces forment un ultime personnage. Il s’agit ici de montrer tous les instants qui construisent les personnages, jusqu’à filmer des instants banals. Mais ils sont tous importants parce qu’ils construisent et font le développement des personnages, nous les présentent davantage de scène en scène.

A noter que jamais les personnages n’entrent dans le cadre, ou ne sortent du cadre. La caméra d’Andreï Zviaguintsev est toujours sur eux, et leur seule sortie du champ est un cut au montage ou un travelling. Cette méthode de mise en scène permet au cinéaste russe d’enfermer les personnages dans la tragédie progressive qui les attend. Le montage prend alors aussi la fonction d’un étau, qui se resserre sur les personnages, pour davantage les étouffer vers l’oppression et la dualité. Tout ceci accompagné de bandes sonore et musicale sublimes, qui transportent les personnages dans la perdition ou les rêves dans les espaces.

Réalisé par Andreï Zviaguintsev
Avec Alexei Serebriakov, Elena Liadova, Vladimir Vdovitchenkov, Roman Madianov, Anna Oukolova, Alexei Rozine, Serguei Pokhodaev
140 minutes
Russie
Sortie française le 24 Septembre 2014

5 / 5

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