Les Siffleurs

Les Siffleurs

Après une œuvre burlesque comme LE TRÉSOR, où Corneliu Porumboiu réussissait à mêler dans un même lieu l’humour et la dramaturgie, la rigueur d’écriture et la sobriété formelle, il fallait évidemment voir un peu plus grand. Parce que LE TRÉSOR a déjà quelque chose de l’ordre de l’enchantement, alors LES SIFFLEURS le modélise pour que le film noir prenne de l’ampleur en devenant une fresque. Après le décalage de personnages obsédés par un trésor était savoureux, ici le décalage est dans la rupture des genres.Mais nous sommes chez Porumboiu, et le film noir ne fonctionne pas de lui-même. La dramaturgie se déploie dans un ton tragi-comique avec des attitudes assez incongrues et irrationnelles. Le décalage s’arrête pourtant là, où le film noir et la comédie se côtoient uniquement grâce au langage sifflé. Contrairement à LE TRÉSOR, le cinéaste s’enferme malheureusement dans les genres et cherche à les renverser. Le soucis avec le renversement est que les genres sont obligatoirement cités et mis en place, avant d’être renversés. Sauf que le film noir prend indéniablement le dessus sur la comédie, et donc sur le ton décalé.

Tout au long du film, Porumboiu semble construire son esthétique à partir du genre, et non à partir de l’humour qui le caractérise. La tragi-comédie ne vient s’intégrer qu’ensuite, lorsque le montage révèle des attitudes de plus en plus absurdes. Pourtant, le film regorge de ruptures esthétiques et est introduit avec une certaine excentricité, avant de passer au chapitrage. En quelque sorte, il y a de bonnes idées dans les ruptures, d’autant que le cinéaste change beaucoup d’espace dans son récit. Mais ces espaces sont surtout géographiques, valent surtout quand les attitudes des personnages changent légèrement le ton de la scène, car ils ne font que trop rarement corps avec l’ambiance ou avec la mise en scène. Le cadre s’ouvre peu et se déplace peu dans les espaces, n’apportant aucune folie dans leur traitement. Si bien que les personnages sont beaucoup trop familiers, ne sortant pas de leur cadre basique (un inspecteur de police corrompu, des trafiquants de drogue, une femme fatale, etc…). Comme si l’aliénation tant attendue des personnages de Porumboiu n’est que théorique, ne prenant pas forme au-delà des traits habituels du film noir et de la comédie dramatique. L’esthétique manque cruellement de profondeur et de nuances, au-delà des images qui peuvent capter quelques fans du genre film noir.

Et si l’on peut être capté par LES SIFFLEURS, c’est parce que la mise en scène de Porumboiu alimente un amour pour le cinéma et l’ambiance film noir par un caractère absurde. Entre une scène marquante dans un décor de western, une scène de douche voyant s’approcher un couteau, une scène dans la Cinémathèque de Bucarest, des cadres dans le cadre, le cinéaste roumain s’inspire grossièrement de ce qu’il aime et connaît du Cinéma, pour nous le resservir sans réellement aller au-delà de l’absurdité. La mise en scène se dissimule dans des effets esthétiques qui appartiennent à l’imaginaire collectif, et non à l’intention d’un film de fonctionner de lui-même. La narration se dissimule également, et c’est à double tranchant. Porumboiu élabore de nombreuses ficelles dans son schéma narratif. C’est à la fois un mélange alambiqué de points de vue et de chronologie (on revient même à cette gestion géographique des espaces, où le montage passe d’un à un autre par des sauts temporels et narratifs très académiques), et un film de portraits. Alors oui le cinéaste roumain réussit à faire de ses personnages des symboles de chaque étape de son film noir. Toutefois, la mise en scène et l’esthétique sont trop démantelées et inconsistantes dépasser le cadre de l’univers dans lequel s’enferment les personnages.


LES SIFFLEURS (The Whistlers)
Écrit et Réalisé par Corneliu Porumboiu
Avec Vlad Ivanov, Catrinel Marlon, Agusti Villaronga, Cristobal Pinto, George Pistereanu
Roumanie, France, Allemagne
1h37
date de sortie à venir

3 / 5

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